Discours de Me Jean-Pierre Cottier
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Nous voici enfin rassemblés : les Cottier de Rougemont, ceux de Bellegarde, d'Apples, Aubonne, Daillens, Genève, Môtiers, ceux de France et d'Amérique, et d'ailleurs encore.

Si le Christ est né à Bethléem, au moment où se déroulait le recensement des habitants du royaume d'Hérode, plus modestement, notre famille apparaît sur le plan de l'histoire lorsque le comte Pierre II de Gruyère ordonne en 1276 le recensement des locataires de terres du Pays-d'Enhaut, des censiers et abergataires, comme on les appelle à cette époque, pour que surgisse de l'obscurité des temps médiévaux le nom de notre famille attribué à l'une des 169 personnes recensées.

Qui était cet humble locataire d'une terre récemment défrichée ? Nul ne le saura. Descendant probable des Burgondes, qui colonisèrent les sauvages vallées de l'actuel Pays-d'Enhaut, il habitait une maison primitive de troncs de bois, entaillés aux points de croisement des extrémités, les joints étant simplement bouchés avec de la mousse. Il vivait entouré d'une nature austère de sapins et de rochers, de neige et de pâturages humides, contrée où abondaient encore l'ours et le loup. Son existence était conditionnée par le régime féodal, qui lui imposait des charges nombreuses et complexes : les droits de justice, les dîmes en chanvre, en grains, en bétail, les cens, les focages perçus sur chaque ménage, les guelles ou tours de garde, les droits d'eau, les corvées de charrue et de faux, les redevances d'alpage, et tant d'autres encore.

Telle devait être, à peu de chose près, la condition de ce premier Cottier, dont l'apparition historique nous vaut le magnifique jubilé d'aujourd'hui, à la célébration duquel vous êtes accourus de Suisse, d'Europe, d'Amérique et même d'Asie, pour écouter l'appel mystérieux qui monte de la terre des ancêtres.

Sous réserve de guerres locales ou lointaines conduites par leurs suzerains, les comtes de Gruyère, les Cottier continuèrent de siècle en siècle, à mener leur existence paisible, loin des vains bruits d'un monde, dont ils étaient presque complètement isolés par la barrière des montagnes limitant leur horizon. Leur condition s'améliorait cependant, dans la mesure où leur commune obtenait des comtes de Gruyère, toujours à court d'argent, des franchises les exonérant de droits divers. Ces affranchissements pouvaient aussi être concédés à titre individuel, si l'on en juge par le cas des frères Rolet, Richard et Cuanet, dénommés Coctiers, fils de feu Huldriot dit le Petit, habitant au Crêt, sur le territoire de Rougemont, qui, moyennant le paiement de onze florins d'or, reçurent en 1379 des lettres de franchises signées du comte Rodolphe IV.

Le seul bouleversement qui affecta nos ancêtres, fut la chute du Comté de Gruyère en raison de la faillite du comte Michel, obligé d'abandonner ses sujets et ses terres en 1554. S'attribuant la haute Gruyère, les Bernois installèrent un bailli à Rougemont, au milieu de " ces peuplades rustiques et idolâtres ", pour reprendre l'expression du temps. Ils y proclamèrent la Réforme, que certains de nos ancêtres refusèrent, au nombre desquels Peter Cottier qui remonta sans doute la vallée des Fenils pour redescendre la vallée d'Abländschen, où il prit femme, et s'installa définitivement au hameau d'Im Fang, près de Bellegarde. De lui descend la branche catholique, dont nous saluons ici avec la plus grande joie la cohorte de plus de 130 personnes.

Nul endroit ne pouvait être plus, propice au fervent rassemblement des Cottier catholiques et protestants que l'antique et vénérable église de Rougemont qui, durant des siècles, fut au centre des évènements marquants de l'existence de nos ancêtres.

C'est en effet au pied de ces colonnes romanes trapues, qui défient le temps, qu'ils assistaient aux offices célébrés par les moines bénédictins du Prieuré clunisien de Rougemont, puis aux cultes des ministres de l'Evangile.

Ils étaient là aussi pour l'enchantement de Pâques ou l'émerveillement de Noël, carillonnés entre Rubly et Rodomont par l'airain puissant et sonore des trois cloches.

Les grands moments de leur vie particulière se déroulaient également sous ces voûtes séculaires.

Lors des baptêmes, ils donnaient à leurs enfants des prénoms revenant périodiquement d'une génération à l'autre, de telle sorte qu'en parcourant les arbres généalogiques des rameaux de la famille on trouve des cascades de Rodolphe, Abram, Gabriel, Jean-Pierre, Jacques, François, Jeanne, Louise ou Marie, pour ne citer que ceux-là.

Les confirmations passées, on ne tardait pas à épouser une gracieuse Yersin, une riche Saugy ou une vertueuse Duperrex. Avec elle, dans l'alternance colorée des saisons, on gravissait puis redescendait les degrés de l'échelle de la vie, comme l'imagent si éloquemment ces naïves lithographies accrochées au-dessus des lits, dans nos vieux chalets.

Si la prospérité s'installait au foyer, comme ce fut souvent le cas aux XVIIe et XVIIIe siècles, on bâtissait une solide demeure en madriers chevillés et sur sa façade on y inscrivait en beaux caractères romains une sentence rappelant le côté transitoire de l'existence terrestre. C'est avec cette philosophie qu'Abram Collier, sur son chalet construit aux Combes en 1784, appose cette belle inscription : "Que la fragilité de nos édifices nous en fasse chercher des plus solides afin qu'après avoir séjourné ici-bas comme étrangers des cieux nous en soyons fait bourgeois pour vivre éternellement avec toi amen. "

Approchant de la mort, nos ancêtres allaient trouver leur notaire pour lui demander de coucher leurs dernières volontés sur des testaments parcheminés et merveilleusement calligraphiés. Au Musée du Pays-d'Enhaul, on conserve celui d' " honorable et prudent Pierre Cottier " ancien châtelain de Rougemont. Il débute par une considération pleine de sagesse et d'humilité : "Se trouvant par la volonté de Dieu dès longtemps affligé pour maladie et infirmité corporelle, étant même déjà parvenu dans un âge avancé, ainsi qu'il ne peut pas espérer de recouvrer sa première santé puisqu'il s'aperçoit journellement que ses forces diminuent; c'est sur ces considérations et surtout sur les réflexions qu'il fait sur la fragilité de la nature humaine et sur l'incertitude du moment qu'il plaira à la divine providence de le retirer de ce monde qu'ayant en premier lieu imploré le secours de Dieu pour le pardon de tous ses péchés par le mérite très parfait de Jésus-Christ son seul sauveur et rédempteur qu'il embrasse avec foi, le priant qu'au moment de sa mort qu'il lui plaise d'introduire son âme dans son grand Paradis avec celles des autres bienheureux élus. "

Puis un jour fatal, la course terrestre s'achevait. Muni des saints sacrements ou des paroles bibliques désabusées, évoquant l'herbe sèche ou la fleur fanée, un Cottier de plus allait rejoindre son parentage dans l'humble cimetière, dont les tombes, toujours fleuries, serrent leurs rangs sans cesse renouvelés au chevet de notre immuable église.

Arrivé ainsi au terme de cet hommage à nos aïeux, je ne saurais mieux l'achever que par ces vers du poète Charles Péguy :

Que Dieu leur soit clément et que Dieu leur pardonne,
Pour avoir tant aimé la terre périssable,
C'est qu'ils en étaient faits. Cette boue et ce sable,
C'est là leur origine et leur pauvre couronne.

Jean-Pierre COTTIER Rue de l'Etraz 12 1003 LAUSANNE

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