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Le prix Alexandre Edmond Becquerel a été décerné cette année au professeur Adolf Goetzberger du Frauenhofer Institute for Solar Energy Systems. Dans son discours de remerciement, le Professeur a brossé un tableau saisissant de clarté sur la situation actuelle de l'énergie solaire dans le monde. Nous avons tenté de le résumer... |
L'énergie solaire a été de tout temps l'énergie de tout le monde. Elle est maintenant beaucoup plus populaire auprès du peuple qu'auprès de ceux qui détiennent le pouvoir économique et politique.
Le titre original de cet exposé était " Solar Energy, the People's Energy ", mais on a trop parlé d'armée populaire, de démocratie populaire, d'assemblée populaire, dans de nombreux cas où le peuple n'avait rien à dire. L'énergie solaire, elle, est réellement l'énergie du peuple. Mais d'autre part elle ne concerne pas que les masses appauvries; il est donc plus correct de l'appeler énergie du citoyen, parce que c'est réellement celle des citoyens d'aujourd'hui, instruits, bien informés, et plus ou moins à l'aise.
L'une des propriétés remarquables de l'énergie solaire, c'est sa flexibilité d'échelle: les installations solaires vont de la plus petite taille à la plus grande. Je ne parlerai pas des grandes centrales solaires qui seront importantes à l'avenir mais je voudrais souligner que la plus grande partie de l'énergie solaire produite aujourd'hui, particulièrement en Europe, est produite par des propriétaires individuels qui ont pris la décision délibérée d'investir dans une source d'énergie ne nuisant pas à l'environnement, bien que cela leur coûte davantage. On le voit clairement, ce sont les gens qui désirent l'énergie solaire, alors que l'opposition provient des grandes structures des gouvernements, des politiciens et des distributeurs d'électricité. Si je cherche à voir les choses objectivement, je peux comprendre les deux points de vue : les gens voient les avantages pour l'environnement et l'énorme potentiel de l'énergie solaire, mais sous-estiment les problèmes techniques ; ils en attendent trop et trop vite. Les opposants ne comprennent pas les forces du marché qui entraînent l'énergie solaire et ne peuvent imaginer que l'énergie solaire devienne une source d'énergie viable.
Le citoyen pense à long terme, à ses enfants et petits enfants et il souhaite leur laisser une planète qui ne soit pas plus inhabitable que celle qu'il a reçue. L'horizon du politicien se limite aux prochaines élections, soit au maximum quatre ans. Celui d'un cadre d'entreprise s'arrête au prochain rapport financier. (J'ai conscience de simplifier grossièrement les choses, car les politiciens et les chefs d'entreprise sont aussi des citoyens, mais malheureusement ils ont tendance à l'oublier dans l'exercice de leurs fonctions).
L'énergie solaire est plus ou moins anti-économique d'un strict point de vue comptable, mais tout n'est pas aussi vite dit. J'ai publié un article, il y a quelques années dans lequel j'ai montré que l'énergie solaire est beaucoup plus économique pour un investisseur privé que les gens ne le croient généralement. En effet les installations de conversion de l'énergie solaire demandant très peu d'entretien et n'entraînant aucun coût de combustible, leur prix de revient se résume au coût de l'investissement initial. Le calcul de rentabilité traditionnel suppose que le capital est emprunté aux conditions du marché, ce qui n'est pas forcément le cas. Un particulier a le choix entre différentes possibilités pour investir son argent, et s'il l'investit dans une installation solaire, il ne doit calculer que le taux qu'il recevrait pour d'autres investissements et non ce qu'il aurait à payer pour un crédit bancaire. Et ce n'est pas tout, car il doit encore soustraire les taxes sur le revenu et la dévaluation due à l'inflation, ce qui ramène le taux d'intérêt à presque 0%. Tout calcul fait, le prix du kWh baisse des 2/3 par rapport au calcul habituel ...
En outre, les aspects non-économiques sont plus importants pour le marché solaire ; le consommateur d'aujourd'hui est bien informé sur l'impact de l'énergie sur l'environnement et il connaît les avantages de l'énergie solaire. C'est pourquoi un marché solaire relativement détaché des coûts de l'énergie s'est développé, en particulier chez les propriétaires de maisons qui prouvent par là leur souci de préserver l'environnement.
Cette nouvelle tendance " non-économique " se manifeste maintenant par les nombreux modèles de " tarifs verts " qui sont discutés et proposés aux consommateurs. Un tarif vert dans le marché de l'électricité signifie que le consommateur est prêt à payer davantage un certain nombre de kWh pour encourager le développement des énergies renouvelables. La solution la plus équitable est le modèle " rate based incentive " selon lequel la totalité du coût de production de l'électricité solaire est payée aux producteurs et le coût réparti sur l'ensemble des consommateurs. Ce tarif a été introduit dans plusieurs communes en Suisse et en Allemagne et rencontre la faveur de la population (70 à 80% des consommateurs sont prêts à payer un peu plus dans la mesure ou ce surcoût est supporté par tous).
Cette solution est vigoureusement combattue par les grandes entreprises d'électricité qui multiplient les offres de " tarifs verts " avec plus ou moins de succès. En terme de potentiel de puissance installée ces offres n'atteindront jamais ce qu'une application généralisée du modèle " rate based incentive " pourrait réaliser.....
Il me semble stratégiquement souhaitable de ne pas combattre les forces du marché car elles sont extrêmement puissantes et conservatrices et pourraient bloquer l'énergie solaire pour un temps intolérablement long. Personnellement je ne pense pas qu'il soit indiqué pour l'industrie de maintenir des prix d'énergie si bas, mais c'est à eux de prendre la décision. La raison pour laquelle je dis cela est très simple : toutes les industries novatrices consomment très peu d'énergie, son coût est donc négligeable dans l'ensemble. Subventionner l'énergie ne fait que maintenir en vie des industries périmées, alors que l'utilisation rationnelle de l'énergie signifie remplacer l'énergie par le capital. Suivre ce principe aurait un effet très positif sur l'emploi. Nous devons continuer à demander l'intégration des coûts indirects dans le prix des énergies conventionnelles, même si cela ne peut être appliqué qu'à une partie du marché. L'important n'est pas de connaître très exactement la valeur de ces coûts indirects, mais bien que les gouvernements donnent le signal qu'ils prennent l'environnement au sérieux......
Actuellement l'énergie solaire est l'énergie du citoyen et cela est crucial pour sa survie ; mais elle doit être plus que cela : une énergie acceptée par les gouvernements, les milieux d'affaires et les distributeurs d'électricité.