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6. LES ENFANTS DE CALVIN ET ROUSSEAU
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….. Les Suisses étaient habitués à l'éloge. Ils l'attendaient comme une chose méritée. Ils estimaient dignes d'admiration l'entente qui s'était établie chez eux entre des populations de langue, de culture et de religion différentes, puis leur démocratie ancienne, comme ils aimaient à le souligner, ou même la plus ancienne du monde, comme beaucoup le pensaient, ainsi que la forme qu'ils avaient donnée à cette démocratie, permettant au peuple de décider lui-même directement d'une bonne part des affaires d'intérêt commun. Sans doute exagéraient-ils le nombre et la ferveur de leurs admirateurs. L'harmonie au sein d'une société composite n'avait plus rien de particulier à une époque où, autour d'eux et sans eux, des peuples autrement divers, qui s'étaient affrontés tout au cours de l'histoire et récemment encore, construisaient ensemble des institutions communes. Quant à leur démocratie, avec ses constants appels au peuple sur des questions parfois mineures, parfois dépassant les capacités habituelles de jugement, elle semblait mal adaptée à la complexité du monde moderne et pouvait faire figure de curiosité historique. Ils pensaient aussi que le caractère industrieux, la discipline individuelle et collective qui leur avaient permis, dénués de ressources naturelles, d'atteindre le plus haut niveau d'aisance, devaient leur valoir estime et respect, oubliant en cela que la richesse suscite l'envie plutôt que l'admiration. Ils se faisaient même un mérite de leur neutralité, qu'ils rappelaient à tout propos et grâce à laquelle, restant à l'écart des conflits, ils avaient pu apporter aide à la misère et réconfort au malheur. Ils oubliaient qu'en notre siècle, où les guerres sont devenues de plus en plus cruelles par le nombre des vies qu'elles sacrifient, des ressources qu'elles détruisent, des souffrances qu'elles infligent, l'abstention paraissait une bonne affaire et la bienfaisance une prime d'assurance modeste. Le pire cependant aux yeux des spectateurs extérieurs était que la Suisse de l'après-guerre ne participait à rien, était absente de tout et, se repliant sur elle-même, se voulait étrangère au monde où elle vivait et à la civilisation nouvelle qui s'édifiait autour d'elle. On ne hait peut-être pas l'absent, mais on perd les raisons de l'estimer, on s'en désintéresse et on l'ignore….. …..La vie publique en Suisse se distingue assez nettement de ce qui est usuel ailleurs dans le monde moderne. Elle repose sur le principe que tout ce qui est d'intérêt commun à un groupe donné doit être discuté et réglé par ceux que cela concerne. De petites unités dotées d'un pouvoir de décision propre sont la forme d'insti-tution qui correspond à cet idéal. En particulier, les communes jouissent en Suisse d'une large autonomie. A la campagne, où elles sont de taille modeste, leur gestion est l'affaire de chacun et elle est discutée par tous. Les membres des conseils élus agissent en étroite consultation avec leurs administrés. Parfois même, les décisions sont prises par des assemblées générales ouvertes à tous les citoyens. Ce modèle, d'origine alémanique, s'est répandu en Suisse latine, où il est pratiqué de façon peut-être moins systématique, mais le principe qui l'inspire est indifféremment reçu dans toute la Suisse. Le même esprit préside à la très active vie associative qui, particulièrement en Suisse alémanique, offre un forum complémentaire pour la discussion d'affaires publiques. Ces associations répondent ainsi parfaitement à l'idée de susciter une libre discussion entre ceux qu'une question touche. En revanche, de tels cercles ne sauraient être le berceau de vues audacieuses et ils servent bien plutôt à asseoir les idées reçues et à les retransmettre de génération en génération. Les institutions locales, parfaitement adaptées à la discussion des problèmes concrets qui se posent dans l'existence quotidienne de petites communautés, ne conviennent en revanche pas à l'examen des questions qui concernent l'Etat entier et celles-ci ne leur sont donc pas soumises. On a tenté en revanche de transposer le même esprit de participation ouverte à chacun dans de plus grandes entités, cantons et Confédération, en recourant pour ce faire à la pratique constante du référendum, qui porte la démocratie à son plus haut niveau de réalisation, mais qui eut fréquemment pour effet d'empêcher une indispensable adaptation à des situations nouvelles. Enfin, ce système prépare mal les politiciens à aborder les problèmes qui se posent à vaste échelle, notamment sur le plan international. La structure des institutions entraîne que les carrières commencent à l'échelon le plus bas, la commune, pour passer ensuite au niveau cantonal et aboutir enfin au niveau fédéral. Cette pratique est au surplus en accord avec la conviction, typique de la mentalité suisse, mais fausse, que le traitement de petites affaires est une préparation nécessaire au traitement de grandes, alors que le contraire est vrai: la pratique de ce qui est petit rend incapable d'envisager ce qui est grand. Il ne faut pas, pour s'instruire, prendre une grande part à de petites choses, mais une petite part à de grandes choses……
Jean-Pierre Ritter
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