Le voyageur qui arrive à Irkoutsk peut se croire tout d'un coup transporté en Europe, non que cette ville ait un aspect tout à fait européen, mais simplement parce qu'après Krasnoiarsk et Nijni-Oudinsk, après tous les misérables villages que l'on a traversés, la ville d'Irkoutsk vous apparaît entourée d'une sorte d'auréole, et vous paraît être beaucoup plus belle qu'elle ne l'est en réalité. Lors de mon arrivée dans la capitale de la Sibérie Orientale, on entrait en ville, après avoir traversé l'Angara sur un bac, par un arc-de-triomphe appelé Arc de triomphe de Moscou. C'est qu'il se trouve juste vis-à-vis de la route de Moscou et que bien avant d'arriver, depuis le Monastère de l'Ascension, qui se trouve à 4 kilomètres de la ville, on aperçoit cet arc-de-triomphe au bout de la route. C'est du même point aussi que l'on aperçoit Irkoutsk pour la première fois, et qu'avec ses maisons grises et ses églises blanches cela produirait un effet peu agréable, si l'on n'était pas sûr de trouver là-bas un repos complet. Il est vrai que lors de mon arrivée en 1883, les hôtels n'étaient guère meilleurs que ceux des autres villes sibériennes, c'est-à-dire que c'étaient d'infectes auberges où l'on ne pouvait pas toujours avoir quelque chose de convenable à son dîner. Mais en 1885 s'est ouvert un hôtel splendide, tout à fait européen, où les chambres sont très belles et où la table ni les vins ne laissent rien à désirer. À l'hôtel est joint un restaurant, le seul qui reçoive un journal de langue française, le Journal de St Pétersbourg.. Mais revenons à nos moutons. La ville d'Irkoutsk, située sur une presqu'île formée par l'Angara qui fait ici un coude, et par son affluent la petite rivière Oucha-kovka, doit son nom à la rivière Irkout qui entre dans l'Angara juste en face de la ville qui est sur la rive droite du fleuve. De loin elle paraît être entourée de montagnes car sur la rive droite de l'Ouchakofka, comme sur la rive droite de l'Angara qui forme un demi cercle à cet endroit, il y a quantités de collines. Il en est de même sur la rive gauche du fleuve à certains endroits. Pour mieux vous représenter tout cela, figurez-vous un triangle rectangle dont la base est formée par des collines au Sud de la Ville, l'un des côtés sera l'Ouchakofka et l'autre l'Angara. À l'angle droit du triangle placez la jonction de l'Ouchakofka et de l'Angara ; en face de cet angle l'Irkout entre dans le fleuve. De l'autre côté de la rivière et du fleuve, c'est-à-dire sur les deux côtés du triangle se trouvent des collines. En somme, Irkoutsk est entourée de montagnes dont le point le plus élevé est de..... pieds au-dessus de l'Angara. La ville elle-même est située à ..... pieds au-dessus de la mer et repose sur un sol de....
À en croire certaines personnes il paraît qu'il y a de vastes cavités sous la ville, ce qui rend très dangereux les tremblements de terre. On dit aussi que toute la ville est placée sur d'immenses couches aurifères.
La plupart des maisons sont construites en bois, mais depuis trois ans le nombre des constructions en pierre augmente considérablement si bien qu'Irkoutsk prend de jour en jour un aspect plus européen. Les maisons ont rarement plus d'un étage de hauteur et ont presque toutes des toits de bois. Cependant dans ces dernières années les toitures de zinc se répandent de plus en plus, ce qui est une innovation excellente vu le danger des incendies qui est plus grand ici qu'en Russie. Les rues sont larges mais ce n'est que cette année que les trottoirs (des trottoirs en planches) ont fait leur apparition d'une façon convenable. Jusqu'alors on était forcé les jours de pluie de faire son chemin sur des trottoirs où il y avait plus de trous que d'espace solide et où l'on risquait à chaque instant de se tordre ou de se casser les pieds. Les rues sont faites comme nos grandes routes, en chaussée et les jours de grande pluie il y a certaines places où il est absolument impossible de passer, car on risque d'enfoncer dans une boue de terre glaise qui peut vous enlever vos souliers. La principale cause de cet inconvénient est le mauvais état des canaux qui sont presque tous à ciel ouvert et qui par ce fait se remplissent promptement de terre ou de diverses saletés qui empêchent la circulation de l'eau.
Le nouveau maire de la ville a pris en main l'arrangement de ces canaux. Espérons que cela arrivera à quelque chose de bon et que d'ici à quelques années les piétons pourront traverser les rues d'Irkoutsk sans risquer de se noyer.
L'éclairage aussi laisse beaucoup à désirer. Ce sont de simples lampes à pétrole fort éloignées les unes des autres qui servent à éclairer la ville. Encore n'en trouve-t-on que dans les rues les plus fréquentées et les nuits de lune on laisse à celle-ci le soin d'éclairer la route. Ce système revient à 5000 roubles et l'année dernière un entrepreneur s'était chargé pour le même prix d'éclairer toute la ville à la lumière électrique, mais le conseil dirigeant d'Irkoutsk a des lubies et je ne sais pour quelle cause son offre ne fut pas acceptée. Il est vrai que dans ce conseil il y a un membre qui trouve que l'éclairage est superflu et que, la nuit, on doit dormir et non se promener ; heureusement que ce descendant des patriarches est seul de son espèce. On pourrait aussi lui demander pourquoi il a une voiture, vu qu'il peut se trouver des gens assez hardis pour dire que l'on pourrait bien aller à pied.
Les églises sont en très-grande quantité; on peut en conter jusqu'à 30 et sont presque toutes des fondations particulières. Ce sont des gens riches qui consacrent une partie de leur capital à la construction d'une église ou à ses réparations. Il est vrai que cela laisse bon souvenir d'eux et que leur nom est connu, je ne dirai pas vénéré, ce serait trop, mais connu simplement et que ne fait-on pas ici pour le seul plaisir d'entendre son nom dans toutes les bouches. Évidemment c'est un sentiment commun à presque tous les hommes, mais il est développé surtout ici; ce qui pousse aussi à construire surtout des écoles, c'est l'espérance d'obtenir une croix ou une décoration quelconque. Il y a bien quelques personnes qui fondent des écoles ou des établissements d'utilité publique par amour pour leurs compatriotes, mais celles-là forment le petit nombre.
II Habitants
La ville d'Irkoutsk a .....habitants dont le ........sont des Russes ou des Sibériens, le ..... des européens, des Polonais ...des Juifs et le reste des représentants de tous les peuples de l'Asie. Il y a des Bouriates, des Mongols, des Chinois, des Géorgiens, des Tcherkesses, etc. C'est ce qui fait que les premiers temps on a peine à s'habituer à cette masse de types divers.
Les Sibériens pur sang sont reconnaissables à leurs longs cheveux et à leur barbe qu'ils portent entière. En outre, chose qui peut paraître puérile mais qui cependant a bien son intérêt, il y en a fort peu qui ne portent pas de lunettes. Ils sont très-patriotes et n'aiment pas beaucoup les Russes ; je parle de ces Sibériens qui constituent pour ainsi dire l'aristocratie de l'intelligence. Les autres, marchands ou propriétaires de mines d'or, c'est-à-dire l'aristocratie de l'argent sont bien différents: Ils imitent tant qu'ils peuvent les Russes et se font remarquer par leur prodigalité. Je parlerai plus tard de cette classe des habitants, en temps et lieu.
La plupart des fonctionnaires sont Russes et professent un suprême dédain pour la Sibérie et cependant ils ne doivent pas avoir à s'en plaindre; au contraire. Ils reçoivent ici un salaire supérieur à celui qu'ils pourraient recevoir en Russie et le service de 10 ans en Sibérie compte pour un service de 15 ans en Russie. Il y en a parmi eux surtout dans les 2nd grades de la police et dans les premiers grades du département de l'intérieur qui se rendent coupables de terribles exactions. Je parlerai aussi de cela plus tard dans un des chapitres suivants.
Ceux qu'on est convenu ici d'appeler des étrangers sont fort peu nombreux; ce sont surtout des Allemands qui professent le culte luthérien. Cette année ils ont inauguré leur église; le pasteur est un charmant homme qui prêche un peu par toute la Sibérie, tantôt ici, tantôt là, mais qui reste le plus souvent à Irkoutsk. Les autres étrangers se composent de ....Anglais, de.....Suisses et de ...... Italiens. Ils sont si peu nombreux qu'ils n'ont même pas de lieu de culte. L'année dernière il y avait une dame belge, mais elle est partie depuis pour la Russie. Deux fractions plus grandes de la population sont les Polonais et les Juifs. Les Polonais ne sont pas orthodoxes mais catholiques et ils ont construit près de la cathédrale une fort jolie petite église (elle et l'église luthérienne méritent plutôt le nom de chapelle). Tous les Polonais habitant à Irkoutsk, à fort peu d'exceptions près, sont d'anciens exilés ou même d'anciens forçats; mais on n'y regarde pas de si près à Irkoutsk et, de plus, il est vrai qu'ils sont tous venus ici pour un délit politique et aussi par suite des soulèvements de 1863 en Pologne. Ils ont beaucoup fait pour la prospérité de la ville et cependant il y a beaucoup d'habitants qui ne les aiment pas. Voici quelques exemples de leur industrie. Deux hôtels ont été fondés par des Polonais, le meilleur pâtissier-confiseur est polonais, le seul établissement de bains froids est tenu par un polonais et bien d'autres choses encore, qui prouvent qu'à l'initiative de ces gens est due en grande partie la popularité d'Irkoutsk. C'est aussi parmi eux que les gens désireux d'apprendre les langues à bon marché choisissent leurs maîtres. J'avais des rivaux comme maîtres de langue française et beaucoup de rivaux parmi les Polonais. Ils donnent des leçons à 50 kopecks tandis que je faisais payer les miennes 3 roubles. Il est vrai que parmi eux il y en a un grand nombre qui parlent passablement et même bien le français. Ce sont donc, en grande partie, d'anciens exilés qui, depuis 3 ou 4 ans ont le droit de retourner dans leur patrie après un séjour de 20 ans en Sibérie, mais la plupart restent à Irkoutsk parce qu'ils n'ont pas d'argent pour retourner en Russie, ou parce que leurs affaires vont bien ici, ou encore parce qu'ils n'auraient rien à faire en Pologne. De caractère ils sont vantards, hâbleurs; je crois bien les définir en les appelant les Marseillais d'Irkoutsk. J'en ai connu beaucoup mais je ne vous citerai qu'un exemple; ils ressemblent tous plus ou moins à ce type. C'était un homme de haute stature, de 50 à 60 ans; il aimait à me raconter son histoire: il était un grand propriétaire en Pologne, avait des propriétés splendides, un château magnifique, des pâturages immenses où paissaient des troupeaux innombrables, il ramassait l'or à la pelle; mais malheureusement tout passe dans ce monde, et un beau jour il fut exilé et ses biens confisqués. Les propriétés splendides étaient probablement un petit jardin; le château, ce que sont tous les " châteaux " des petits propriétaires russes, une maison de bois; les pâturages et les troupeaux, un champ et une vache. Dans les premiers temps je croyais à toute cette histoire, mais quand une 20taine d'individus me l'eurent répétée, je finis par concevoir des doutes et m'assurai de l'exagération que ces gens mettent dans leur langage. Ils ont encore une autre coutume, c'est celle de tout savoir; parlez-vous de quelque invention: Ah, je sais! vous disent-ils. Je crois que si on leur disait qu'un savant a découvert que la terre est carrée, ils diraient aussitôt: Je sais! afin de ne pas passer pour des ignorants. Avec tous leurs défauts, ils ont pourtant ce bon côté, d'avoir donné plus de confortable aux habitants de la ville. Maintenant, que tout le monde vient à Irkoutsk, non seulement les exilés, mais encore d'autres personnes, il est évident que leur activité est dès longtemps déjà dépassée, mais il n'en reste pas moins vrai que ce sont eux qui ont donné la première impulsion.
Les Juifs, sans rencontrer ici la même opposition qu'en Russie n'en sont pas moins peu aimés de la population. Je parle sans doute de ces Juifs misérables, sales, qui trafiquent des choses volées, des guenilles qu'ils achètent à tout le monde et nullement de certains marchands juifs riches, dirait-on en Europe, à leur aise, comme on dit ici, qui n'ont gardé du juif que la religion et une sorte d'allemand qui leur est propre. Quant aux autres on ne les aime pas et je crois que battre un juif ne serait pas considéré comme un méfait. Cela n'arrive cependant pas ici et ils vivent fort tranquillement.
Les Chinois sont ici en assez grande quantité et ont de grands magasins. Ils portent le costume national et avec leur peau jaunâtre et leurs yeux légèrement bridés ont tous l'air vieux. Ils vendent du thé, de la porcelaine chinoise, des étoffes, en un mot tous les articles de fabrication chinoise. Ils vivent par communautés; ils se mettent à plusieurs pour tenir un magasin et ont un directeur, quelque chose dans le genre d'un patron qui vient chaque jour vérifier les comptes. Ils sont une dizaine d'individus dans le magasin, mais ils ne restent jamais tous ensemble, pendant que deux ou 3 d'entre eux restent au comptoir à fumer leur petite pipe, plus petite qu'un dé à coudre de petite fille, les autres prennent un paquet d'étoffes ou du thé, ou des habits brodés, de ces belles robes qui ne peuvent être vendues qu'après qu'un mandarin ou sa femme ou quelque autre personnage haut placé les a portés, ils prennent donc de ces marchandises, et s'en vont par toute la ville, dans toutes les maisons offrir ce qu'ils portent; je crois qu'ils ne rentrent chez eux qu'après avoir vendu tout ce qu'ils avaient emporté. Ils sont très-accommodants, vous laissent volontiers les objets sans paiement, offrent même souvent d'attendre l'argent une année et plus. Quelques-uns d'entre eux arrivent promptement à parler russe, tous le comprennent très bien. Puis quand ils ont gagné quelque argent ils retournent dans leur pays. Les objets de provenance chinoise sont ici bon marché en ce sens qu'ils ne paient pas d'entrée de douane. Mais s'il y a beaucoup de Chinois, on ne voit pas une seule chinoise, le gouvernement leur interdisant de sortir de leur pays. La défense est même plus sévère; il y a à 1.000 verstes d'Irkoutsk la ville de Kiakhta sur la frontière chinoise et vis-à-vis d'elle, à quelques pas, en Chine déjà, la petite ville de Maïmatchine ; dans cette petite ville il n'y pas non plus de Chinoises ; il n'y a que des hommes.
Les Mongols sont relativement en très-petite quantité et ils ne font guères que passer par la ville; on en rencontre souvent, mais ils ne s'arrêtent que quelques jours et continuent leur chemin ; ils sont continuellement à cheval, du moins tous ceux que j'ai rencontrés étaient à cheval. Je n'en ai jamais vu à pied ni en voiture. Les bouriates sont aussi une branche des Mongols; ils sont en grande quantité, mais vient surtout autour d'Irkoutsk, dans les villages, à 25 ou 30 verstes à la ronde et ne viennent en ville que pour vendre leur foin, leur blé ou leur avoine. Ce sont de petits individus à la figure ronde, imberbes, aux yeux tirés légèrement vers le haut et toujours clignotants, ce qui fait croire qu'ils ont de tout petits yeux. Été comme hiver ils portent des bonnets de fourrure, des bottes de peau fourrées en dedans et des vêtements chauds. En hiver ils portent par-dessus tout cela une dokha.
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