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LETTRES DE SIBÉRIE
à la Société de Géographie de Genève
Irkoutsk, 21 mars [18]86
Monsieur,
La lettre que j'ai reçue aujourd'hui de vous et qui m'annonce ma nomination comme membre correspondant de la Société de Géographie m'a causé, comme vous pouvez vous y attendre, un immense plaisir en même temps qu'une surprise. C'est à vous, Monsieur, que je suis redevable de cet honneur et je vous assure que je vous en suis bien reconnaissant.
Comme vous le dîtes, ce ne sera pas lettre morte pour moi, car, aussi souvent que possible, je vous enverrai des communications, vous pouvez en assurer Messieurs vos cosociétaires. Quant à vous envoyer en Russe, je n'en vois pas la raison, vu que les renseignements que je peux recueillir, ce n'est pas sur des journaux que je les prends, mais bien de la bouche même de quelques personnes. Je dois reconnaître qu'on a toujours été très-aimable pour moi, aussi vous voyez que je n'ai aucun mérite à vous transmettre le peu que j'apprends. Si je trouve quelque article de Journal bon à vous envoyer, je vous l'enverrai sans traduction, puisqu'il n'y en a pas besoin, mais pour le reste, aussi bien pour les renseignements individuels que pour les conférences, auxquelles je prends mes notes en français, je vous écrirai toujours en français. Demain soir nous aurons séance à la Société de Géographie et je compte recevoir là la réponse aux questions par vous posées au sujet de l'Angara.
Aussitôt que je l'aurai, je la rédigerai et vous l'enverrai sans tarder.
En vous remerciant encore beaucoup, Monsieur, pour votre appui et votre bienveillance, et en espérant toujours m'en montrer digne, je vous prie de bien recevoir mes salutations respectueuses.
Albert Roussy
Irkoutsk, le 8 juin/28 mai 1886
Monsieur,
En premier lieu je dois vous avertir que je pars d'Irkoutsk le 1 /13 août , de sorte que si vous avez encore quelques questions à m'adresser, ayez la bonté de le faire par retour du courrier, autrement je risque fort de ne pas les recevoir. J'ai reçu hier " le Globe ", mais dès à présent ne me l'envoyez plus ici, mais à l'adresse de mon père : 14, Rue du Conseil Général où je serai fin septembre.
Je compte aller au Baïkal avant de partir d'Irkoutsk, mais non à la même place que l'année dernière ; je compte aller à Listvenitchni tandis que je ne suis allé encore qu'à Koultouck, à l'extrémité méridionale du lac, ou plutôt de la Mer, car les riverains aussi bien Russes que Bouriates ne parlent du Baïkal qu'avec le plus grand respect. Un vieux pécheur m'a assuré que si l'on disait autrement que " Madame la Mer " le Baïkal se fâchait et qu'il était alors dangereux de s'y aventurer. Il y en a même qui ne disent que " la Mer Sainte ". Quant au mot Baïkal lui-même j'ai voulu savoir ce qu'il signifiait. Or, un Bouriate m'a répondu : " Mer du feu " ; Un Sibérien m'a dit : " la Mer Sainte " et un autre " la Grande mer ". Vous voyez qu'il y a des différences dans la façon de comprendre ce mot.
Koultouk est un tout petit village situé à l'extrémité méridionale du Baikal, au fond d'une petite baie très-tranquille, ce qui fait que je n'ai pas pu voir une belle colère de " Madame la Mer ". On se rend à ce village depuis Irkoutsk par la route postale en 10 heures à peu près, les deux points n'étant éloignés que de 60 verstes que l'on parcourt en 4 étapes. La route est loin d'être plate. Ce ne sont que montées et descentes dont l'une a 7 verstes de longueur, ce qui fait que lorsqu'on arrive au bas, je crois que les chevaux atteignent une vitesse de 25 kilomètres à l'heure. En effet, ces petits chevaux kirghises dont on se sert dans les stations postales sont très-vifs et on les attelle toujours par trois à chaque tarantass. Au commencement de la descente, le cheval du milieu, sur lequel retombe tout le poids de l'équipage, retient tant qu'il peut ; mais il est bientôt impuissant et l'on descend la côte au triple galop. Je me rappelle avoir eu un moment de crainte la première fois que cela arriva, mais on finit pas s'y habituer et même par y trouver un certain plaisir.
La route est bordée de belles forêts ; malheureusement dans quelques places les incendies ont détruit une immense quantité d'arbres. C'est une chose extraordinaire que le peu de soin que prennent les chasseurs ou les voyageurs (j'entends les voyageurs à pied) par rapport à ces splendides forêts. Dans le mois de juin et juillet, presque chaque jour il y a un incendie de forêts. Je me souviens avoir vu, l'année dernière, depuis le toit de notre maison, une forêt incendiée à 35 verstes d'Irkoutsk et cela sur une étendue de 5 ou 6 verstes. C'était la nuit et le spectacle était effrayant. Le plus souvent cela provient d'un feu de halte mal éteint. Je ne connais pas d'aspect plus triste que celui de ces troncs d'arbres noircis et rongés par les flammes ; les maisons se rebâtissent promptement, mais les arbres ne croissent pas si vite et il faut bien des années à un sapin pour devenir beau.
Les arbres qui forment ces forêts sont des bouleaux, puis plus loin des trembles et surtout des pins et des cèdres. Nous fîmes arrêter les tarantass au milieu d'un de ces bois de cèdre et nous allâmes recueillir les pommes de cèdres dont on mange les amandes ; ces amandes sont réellement très-bonnes. Le sol est tout tapissé du feuillage vert foncé et des baies rouges de la canneberge, et nous en faisons une ample provision. Par-ci, par-là quelques fraises. Comme la nuit précédente il y avait eu un fort vent, un de ces vents d'Août qui sont aussi violents que ceux de mai, il était tombé une grande quantité de pommes de cèdre. Les cèdres de Sibérie sont d'une très-grande hauteur et les montagnes qui entourent le Baïkal sont couvertes de forêts de ces arbres. On trouve aussi beaucoup de mélèzes dont l'odeur est si agréable. À part cela, il n'y a rien d'autre en fait d'arbres, de sorte que la route est bordée de couleurs sombres. On dit que les ours et les loups abondent dans ces forêts, mais je n'ai pas encore rencontré un seul de ces animaux quoique je sois bientôt depuis 3 ans à Irkoutsk.
Entre la 2ème et la 3ème station presque à mi-chemin entre la ville et le lac il y a une immense pierre, ou pour mieux dire un rocher, qui se trouve au bord de la route. Le iemschtchik disait que cette pierre était tombée du ciel et on l'appelle dans le pays la Pierre du Diable. Tout autour d'elle, il y a des fragments de rocher et pour faire le tour de ce rocher principal il faut 7 ou 8 minutes; sa hauteur est d'environ 30 mètres et il est fort difficile d'arriver au sommet. Ce rocher est recouvert d'une légère couche de terre et de mousse et dans quelques endroits où il y a des fentes, un pin ou un sapin s'élève majestueusement. J'en fis le tour seul et je crus un instant que je n'arriverais pas au bout, et que je m'éloignais considérablement de la route. En réalité, je ne mis pas plus de 8 minutes pour revenir à mon point de départ.
Le lac est visible depuis le sommet de l'avant-dernière colline et de la dernière colline ont le voit continuellement. Quand nous arrivâmes à Koultouk il était déjà tard et il pleuvait ; le lac était couvert d'une nuée grise qui nous empêchait de rien distinguer ; la seule chose qui vous avertit de sa présence était le clapotement des vagues sur les cailloux du rivage. Le lendemain matin, de fort bonne heure, je sortis pour me rendre compte de l'endroit où nous étions arrivés et je ne vis de tous côtés que collines couvertes du sombre feuillage des pins, cèdres et autres arbres de ce genre. L'eau était bleu foncé, tranquille et transparente, aussi me hâtai-je de prendre un bateau et d'aller faire une promenade. En certains endroits je ne pus voir le fond et dans d'autres il me semblait voir des sommets d'arbres faire au fond de l'eau une tache sombre. Je pus suivre de l'il 2 minutes une pièce d'argent que je jetai, mais je ne la vis point s'arrêter sur le fond. À 10 minutes de Koultouk, la petite rivière du même nom entre dans le Baïkal au pied d'un rocher qui s'enfonce à pic dans le lac et qui se nomme le rocher du Chaman (vous savez que les chamans sont des prêtres bouriates). Je contournai ce cap et entrai dans une anse formée par 3 rochers à pic ; ma présence dérangea quelques canards sauvages et quelques bécassines qui s'envolèrent avec bruit. Sur l'un des rochers, à peu près à une hauteur de 5 mètres il y avait une sorte d'ouverture à partir de laquelle la roche était noircie par la fumée ; le batelier qui m'accompagnait m'expliqua que les bouriates venaient sur ce cap qui était sacrés pour eux et y faisaient des sacrifices ; mais pour arriver à allumer du feu dans la crevasse que je voyais, il fallait descendre par une corde car le rocher est tout à fait lisse. Tant bien que mal j 'escaladai quelques petits rochers et j'arrivai au haut de ces parois. Je trouvai là un arbre tout chargé de rubans de diverses couleurs. Comme je voulais en prendre un mon batelier me pria de n'en rien faire. Ce sont les rubans que les Bouriates pendent en témoignage d'un voeu qu'ils font ou d'une prière et mon compagnon, qui était cependant un paysan russe, me dit que j'attirerais sur moi la colère de " Madame la Mer " si je touchais à ces ex voto. Je parcourus tout le cap qui est couvert de buissons d'églantines et de ces framboises du nord qui ne s'élèvent qu'à quelques pouces de terre. Arrivé tout au bout je fus surpris de voir une croix et j 'appris de mon obligeant batelier que les Russes avaient placé là cette croix pour chasser les mauvais esprits que les Bouriates venaient honorer à cette place. En quittant le Cap du Chaman je le côtoyai et vis quelques dates inscrites sur la pierre. La plus élevée était celle de 1807, si je me rappelle bien ; ce qui montrerait qu'en 1807 les eaux du Baïkal étaient très hautes. À cette même place on peut voir le rocher descendre très bas dans l'eau, mais on ne peut voir le fond et mon guide m'assura que c'était ici une des places les plus profondes du Baïkal.
Au moment où nous revînmes à Koultouk le vent qui s'était levé avec assez de violence commençait à faire balancer notre bateau de bonne façon. Le lendemain une promenade d'un autre côté me procura le plaisir d'herboriser ; malheureusement mes connaissances botaniques étant presque nulles je ne puis vous nommer les plantes que je trouvai. Je mentionnerai cependant une plante qui ressemble assez aux edelweiss. Quant aux véritables edelweiss il y en a sur les hautes montagnes qui entourent le Baikal, à ce que m'a assuré un botaniste distingué, R. Raewski.
Deux jours après j'étais de retour à Irkoutsk.
Dans ma prochaine lettre je vous parlerai des chamans.
En attendant, recevez Monsieur, mes salutations respectueuses.
A. Roussy
Irkoutsk, 16/28 juin [18]86
Monsieur,
Je vous envoie ce que je vous avais annoncé. Il faut aussi que je corrige une erreur involontaire dans ma dernière lettre. C'est une distance de 90 verstes et non de 60 qui sépare Irkoutsk de Koultouk.
À propos des explications des songes que je vous donne dans la présente communication, je dois ajouter qu'il y a beaucoup de Russes qui ont exactement les mêmes croyances que les Yakoutes à cet égard.
Aujourd'hui est tombée la pluie tant attendue de tout le monde. Le blé qui était arrivé à 1 rouble 80 Kop. le poud est retombé du coup à 1,20 et tout le monde est maintenant rassuré. On craignait une famine et un manque absolu de blé ; heureusement la pluie est arrivée.
Quant aux bruits de guerre qu'on avait répandus, il n'y a rien de vrai et tout est tranquille. Un de ces jours, si le temps le permet, je compte aller soit à Listvenitchni, au bord du Baïkal, soit à Oussoli où il y a des salines. En tout cas, je vous rendrai compte de mes excursions.
La température est bien extraordinaire ici. Hier il faisait à 2 heures 34 ° au soleil et 24 ° à l'ombre. Aujourd'hui à 5 heures du matin il faisait 4° et à 1h. il en faisait 11.
Monsieur Potanine compte être de retour à Irkoutsk au milieu de Juillet. Il donnera alors quelques conférences que je vous transmettrai.
Recevez, Monsieur, mes salutations respectueuses.
Albert Roussy
17/29 Cette nuit une belle gelée : -5°.
Irkoutsk, le 11 juillet/29 juin [18]86
Monsieur,
Je vous ai promis une relation de ma promenade à Oussoli et je le regrette car cela n'en vaut guères la peine. Oussoli est à79 verstes d'Irkoutsk par eau en descendant l'Angora et à 69 verstes par la route postale. Nous sommes allés là-bas en bateau à vapeur et nous allions lentement bien qu'étant encore aidés par le courant. En effet, partis d'Irkoutsk à 10 ½ h. du matin nous ne sommes arrivés à destination qu'à 3 heures après midi. De ce côté les rives de l'Angora, bien que pittoresques encore, ne valent pas celles que l'on trouve au-dessus d'Irkoutsk. Un sol pierreux, des sapins et très peu de fleurs sur la rive droite, la plus escarpée ; ça et là quelques maisonnettes de bois ou quelques refuges creusés dans la montagne elle-même. La rive droite est plate et couverte de prairies en friche où paissent de grands troupeaux de chevaux.
Un peu avant d'arriver à Oussoli, 7 verstes, à peu près, avant ce village, se trouve une immense fabrique de draps, dont les produits jouissent ici d'une certaine renommée, mais ne sont pas trop bons, cependant.
Notre premier soin en arrivant à Oussoli fut de nous faire conduire dans une usine. Il y a là-bas 5 usine, appartenant à deux propriétaires. Nous n'en visitâmes qu'une seule ; l'installation et les moyens employés me semble laisser beaucoup à désirer ; les ouvriers sont tous des forçats et ont un aspect triste qui fait pitié. L'eau salée se trouve à 14 archines du sol et en est extraite par une pompe à vapeur qui en envoie une partie à l'usine et l'autre aux bains. L'usine comprend 2 chambres, l'une où l'on travaille, l'autre que l'on épure pendant qu'on travaille dans la première. L'eau salée envoyée par la pompe arrive dans une vaste cuve où elle s'évapore et se purifie ; de là elle passe dans une seconde cuve et enfin dans un vaste compartiment à ras du sol, chauffé en dessous par d'énormes fourneaux. Elle cuit là et dans un compartiment où l'on travaille il est difficile de rester vu la chaleur de 60 ° qui y règne. En outre, c'est une chose parfaitement inutile d'y aller vu que la vapeur qui se dégage de l'eau en ébullition empêche de rien voir. Au-dessus de ce compartiment établi en sorte de vaste chaudière de 12 mètres carrés se trouvent des planches inclinées servant à repousser la vapeur.
Vous voyez que tout cela est bien primitif. La première cuve dans laquelle arrive l'eau salée est immensément vaste et se compose de plusieurs étages, de telle sorte que l'eau se purifie à mesure qu'elle descend d'un étage.
On n'a pas pu me dire la quantité de quintaux que ces usines fournissent annuellement, mais je sais que cela suffit aux besoins de tout le gouvernement d'Irkoutsk.
J'ajoute encore qu'à Oussoli se trouve une fabrique de porcelaine où travaillent le patron et deux ouvriers. La porcelaine n'est pas de bien belle qualité et les assiettes, plats, etc. qui sortent de la fabrique sont passables.
Voilà tout ce que j'avais à vous dire. C'est peu de chose, mais je m'attendais à voir quelque chose de mieux que ce que j'ai vu.
Recevez, Monsieur, mes salutations respectueuses.
Albert Roussy
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