De Genève à Irkoutsk
par Albert Roussy
Index


Le six août 1883, Albert Roussy, bachelier agé de 19 ans,
quitte Genève pour se rendre à Irkoutsk chez monsieur Soukatcheff
qui l'a engagé comme précepteur de langue française pour ses enfants.



Chap.I


Chap.II
De Nijni à Perm

Chap. III
De Genève à Nijni-Novgorod De Perm à Jevlévo

Chap. IV
De Jevlévo à Tomsk

Chap. V
De Tomsk à Krasnoïarsk

Chap. VI
De Krasnoïarsk à Irkoutsk



Chapitre Premier
de Genève à Nijninovgorod
Le lundi 6 août à 11 h. 42, le chemin de fer m'emportait à grande vitesse. Vous dire quel sentiment de profonde tristesse m'envahit lorsque je vis disparaître à mes yeux la gare de Genève, de cette ville qui, quoique petite, est connue de l'univers entier, serait difficile. Dans combien de temps reverrais-je mes trois tours, je ne le sais et peut-être retrouverais-je notre ville bien changée à mon retour.

Je partais pour un long voyage, 9500 kilomètres soit environ 2000 lieues à faire en traversant une bonne partie de l'Europe et les 2/3 de l'Asie. Aussi avais-je pris mes précautions, mon itinéraire était bien déterminé, fixé par le chemin le plus direct, et j'avais pris même quelques boîtes de Chicago, averti que j'étais qu'il me serait peut-être difficile de trouver de la nourriture dans la dernière partie de mon voyage.

Ma malle elle-même était appropriée à mon voyage, une grande malle en cuir bouilli, qui était bien faite pour résister aux effroyables secousses du tarantass dans lequel je devais faire 1800 verstes.

Excusez-moi d'entrer dans tous ces petits détails, mais vous verrez qu'ils ont bien leur importance. Donc m'étant bien préparé de la sorte, je partis par un beau jour d'été laissant à Genève les arbres dans toute leur splendeur et à toute vapeur je me dirigeai sur Berlin.

Que vous dire du pays qui s'étend entre ces deux villes de la Suisse et de l'Allemagne ? Que vous en dire, sinon que la Suisse me parut plus belle encore que lorsque je la quittai 3 mois auparavant pour aller à Saint-Pétersbourg. Regarde bien ces montagnes, ces cônes neigeux, regarde bien ton beau lac, me disais-je, de longtemps tu ne verras pareille chose et ce n'est que lorsque tu atteindras l'Oural que tu retrouveras de véritables montagnes ; car le pays de l'autre côté du Rhin est d'une monotonie désespérante. Aussi ne vous en parlerai-je pas. Des plaines, des plaines et toujours des plaines. Voilà l'Allemagne telle qu'elle m'est apparue. Point de pittoresque, point de gaîté ; la terre est comme ses habitants, triste et morose. Riante jamais, et le ciel est la même chose ; de Bâle à Berlin, la pluie ou les brouillards ; du soleil, rarement. De prairies, nulle trace, aucune fleur pour égayer la route ; les seules couleurs que j'aie aperçues sont celles des casquettes des étudiants qui viennent se promener à l'arrivée du train, car en Allemagne comme en Russie dans les petites villes, la station du chemin de fer sert de boulevard et de lieu de promenade. Triste lieu de promenade ! Quelques moulins dont le vent agite les grands bras viennent seuls couper la monotonie du paysage.

Aussi bien ce n'est qu'une vue prise d'un wagon d'express.

Mais trois fois j'ai traversé ainsi l'Allemagne et trois fois j'en ai remporté une grande impression de tristesse.

À peine arrivé à Berlin je constate avec terreur que je n'ai plus qu'un billet de 50 marks. Comment faire ? D'un côté on ne voudra pas me laisser payer le surplus de mon billet en roubles et d'un autre côté il m'est impossible de ne prendre mon billet que pour une station plus ou moins rapprochées, cette somme ne me permettant pas même d'atteindre la frontière russe. Comme nous avons deux heures d'attente je me rends aussitôt chez un étudiant de mes amis non loin de la gare ; il est parti pour la France ce matin. Que faire ? À 10 h. du soir toutes les maisons de change sont fermées. J'allais me résoudre à passer la nuit à Berlin quand le mot Wechseln en lettres gigantesques attire mes regards dans mes promenades à travers la gare. Bonheur ! j'étais sauvé. Je me dirige rapidement vers ce bureau sauveur , je change mes roubles contre l'argent de l'empire et à 11h.1/2 heures le train m'emporte vers Moscou. J'ai le bonheur de trouver dans mon wagon une famille française et nous engageons aussitôt la conversation. Depuis Berne je n'avais pas entendu un mot de français.

Je ne vous signalerai pas toutes les villes que nous traversons, ne voulant pas être pour vous Bedecker, je ne vous indiquerai que celles qui m'ont frappé. La première ville importante que nous rencontrons est Kustrin avec sa forteresse au milieu des marais non loin du confluent de la Wartha et de l'Oder. Le railway suit la vallée de la Netze et c'est de nuit que nous traversons la Poméranie. A l'aube, je suis réveillé par un grand bruit ; nous sommes à Bromberg, station importante d'où partent les lignes de Berlin, Dantzig, c'est-à-dire Saint-Pétersbourg et Varsovie jusque là j'étais allé lors de mon premier voyage à la capitale de toutes les Russies. Depuis là j'entrais dans un pays complètement inconnu et beaucoup plus désagréable à la vue que les bords de la Baltique; le peu de soleil que laissent passer d'épais brouillards me fait voir un pays jaune, sablonneux, complètement aride. Puis nous longeons la rive gauche de la Vistule. Peu après avoir dépassé Thorn, patrie de Copernic, cette fameuse forteresse, située sur la rive droite de la Vistule que l'on franchit par un splendide pont de 833 m. à ce que m'annonce un gros Brombergeois, mon voisin, nous arrivons à Otlotschin, station frontière où je m'empresse de remplir mes poches de tabac et des quelques journaux que je portais avec moi ; vingt minutes après à Alexandrovno, la terrible Alexandrovno, à 1400 kilomètres de Genève et 226 de Varsovie. Quand je dis terrible, vous comprenez facilement que c'est la douane qui fait peur. À peine le train s'est-il arrêté que les gendarmes russes se présentent à chaque portière en demandant les passeports, car nul ne peut franchir la frontière russe si ses papiers ne sont pas en règle. Puis j'arrive dans une grande salle gardée par les gendarmes. Au centre, assis à une grande table tous les employés de la police, chargés de contrôler les passeports ; tout autour, sur une espèce de table circulaire, les bagages sont rangés. À l'appel de son nom, chacun se présente et ouvre ses effets. N'entendez-vous pas tous les jours dire : Ah ! la douane ! quelle horrible chose ! surtout en Russie ! Je vous assure qu'il n'en est rien et que je ne trouve ici pas plus de sévérité que je n'en avais trouvé à Wirballen en allemand ou Vergballow en russe la douane de Bromberg à Saint-Pétersbourg. Au contraire, à l'aspect des nombreux livres que j'ai dans ma malle, l'employé qui la visitait s'en va chercher un supérieur. Celui-ci me demande en excellent français où je vais. Quand je lui apprends que je me rends à Irkoutsk et que je n'ai que des Homère, Cicéron et d'autres vieillards de ce genre, il s'empresse de faire fermer ma malle, me souhaitant bon voyage et disant que, puisque je vais si loin, je peux bien emporter mes livres sans les soumettre à la censure. Vous voyez donc que je n'ai eu qu'à me louer des procédés de ces messieurs. Cependant on assiste quelques fois à des scènes assez drôles. Ici une dame se plaint que l'on écrase ses chapeaux, qu'on chiffonne ses toilettes. D'un autre côté un monsieur qui a eu la malencontreuse idée de plier ses effets dans des journaux voit tous ses effets dépaquetés et les journaux jetés. Ne pliez donc jamais vos effets dans des gazettes quand vous irez en Russie.

Aussitôt après la visite on me remet avec mon passeport un billet signé, me permettant de franchir le cordon militaire qui entoure la douane. Me voici donc, au bout de deux jours, mercredi le 8 août à l'entrée de cet immense empire russe dont je devais traverser les deux tiers en 43 jours. Un quart d'heure après je montais dans ces excellentes voitures de 2ème classe que je n'ai trouvées qu'en Russie et qui ressemblent assez aux nôtres tout en étant plus longues. En tout cas, elles sont tout aussi bonnes que les voitures allemandes de 1e classe et infiniment supérieures aux premières classes françaises, m'assure une charmante parisienne qui se trouve dans le même wagon que moi. Quant aux gares elles ne sont ni si grandes ni si commodes qu'en Allemagne, ce qui ne les empêche pas d'avoir des buffets bien garnis, mais ne songez pas plus au vin qu'à cette bonne bière allemande; la seule boisson convenable est le thé qui est servi dans des verres, soit avec de la crème, soit avec du citron.

À cette occasion je n'ai pu que me féliciter d'avoir appris quelque peu le russe durant mon séjour d'un mois à Saint-Pétersbourg quoique beefsteak soit fort bien compris de ces messieurs les garçons de service.

Le paysage ne présente aucun intérêt ; mais le sol paraît très-fertile, les champs de blé succèdent aux forêts de pins et comme le temps est beau et, que les brouillards qui n'ont cessé de m'accompagner pendant toute la traversée de l'Allemagne se sont dissipés pour faire place à un gai soleil, je m'installe sur la plateforme, fumant cette bienheureuse pipe qui m'a été si agréable durant tout le voyage.

À 2 heures le train entre dans la gare de Varsovie et laissant mes bagages aux soins de l'administration qui les transporte à la gare de Moscou, je descends les degrés de la gare interpellé par une foule d'isvoschtchiks [portefaix] qui se disputent ma personne. Ici je retrouve les mêmes petites voitures qu'à Petersbourg, les cochers avec la même grande robe, mais le mien parlant allemand je me fais nommer les jardins et monuments que je rencontre ; le magnifique pont de sept arches, sur lequel je traverse la Vistule, relie la ville au faubourg de Praga où les rues larges, les splendides édifices et les beaux équipages de la cité font place à des rues non pavées, d'infectes maisons et à des passants déguenillés, vêtus de fourrures rapiécées qui contrastent singulièrement avec ce que je viens de voir. La station du chemin de fer est une immense et triste construction dont rien n'égaie les abords ; ici pas de crieurs de journaux ; aucune animation, et là comme dans toutes les gares russes, point de ces groupes où l'on cause. J'examine les passagers de troisième classe ; tous sont tristes, sales, déguenillés, des paysans, beaucoup de juifs, puisque sur 35.000 habitants Varsovie compte au moins 12.000 juifs ; on parle peu et toujours à voix basse, comme si on craignait d'être entendu. Depuis là, je commence à renouer connaissance avec les billets russes de 1, 2, 3, 4, 5 et au-dessus ; actuellement le rouble papier (on ne trouve plus que celui-là) vaut 2 frs 45 à 2 frs 50. Il reste aussi des pièces de cuivre de 1, 2, 3 et 5 kopeks et des pièces d'argent de 10, 15 et 20 kopeks. Quant à la monnaie d'argent de 5, 25, 50 kopeks et de 1 rouble, de même que celle d'or de 5 roubles ce n'est plus qu'à titre de curiosité qu'on les rencontre à la vitrine des maisons de change.

Comme le chemin de fer, quoique train-poste comme on appelle ici les express, va lentement, 34 verstes à l'heure, soit environ 35 km (puisque la verste vaut 1066 mètres) j'ai tout le temps de remarquer la tristesse et la monotonie de ces plaines que nous traversons, plaines fertiles pour la plupart et couvertes de grands troupeaux de vaches. Aux petites stations nous prenons passablement de juifs, facilement reconnaissables à leur longue barbiche et aux boucles de cheveux qui s'échappent de leur sale bonnet de fourrure et leur descendent sur les tempes. Le vendredi 10 août vers 10 heures, depuis Kventievo, j'aperçois déjà les coupoles dorées des églises de Moscou et à 11 heures 45, juste 96 heures après avoir quitté Genève,je descends de wagon, laisse mes bagages au dépôt de la gare et je prends aussitôt un isvoschik qui me conduit au Slavekuski Bazar splendide hôtel dans le Kremlin. Après avoir fait prendre ma malle je me hâte de changer de costume pour pouvoir me présenter de façon convenable chez M. le banquier Trapeznikoff pour lequel j'avais une lettre de recommandation. Pour vous dire quelle impression me fit la maison qu'habitait ce monsieur je n'ai qu'à vous répéter l'exclamation que je fis : " Se peut-il qu'un richissime banquier, comme l'est M. Trapeznikoff, puisse habiter une pareille demeure ! " mais j'ai hâte de vous dire que lorsque je fus introduit dans un splendide salon orné de plantes rares et de statues superbes, puis dans un riche cabinet de travail, l'impression désagréable que m'avait fait l'extérieur se changea en admiration et depuis j'ai toujours remarqué la même chose, la pauvreté extérieure et la richesse intérieure. Aussitôt arrivé, je suis invité à prendre le thé, ce qui est partout l'usage ; à peine êtes-vous assis qu'un domestique apporte deux verres de thé pour le maître et pour vous avec biscuits, confitures, etc. et après une conversation en allemand pendant laquelle j'apprends nombre de détails utiles, je prends congé de mon hôte de quelques heures pour aller dîner dans la splendide salle à manger du Slavecuski Bazar. Quand je vous ai dit que cet hôtel est situé dans le Kremlin vous serez peut-être étonnés, aussi il vous faut savoir que le Kremlin n'est pas seulement le palais des tzars à Moscou, mais qu'on appelle ainsi toute la vieille ville fortifiée et que ce Kremlin se retrouve dans chaque ancienne ville russe.

Le lendemain est consacré à la visite du gigantesque Canon-tzar et de la grande cloche qui étant tombée du char sur lequel on la transportait s'est si bien enfoncée dans la terre qu'on n'a jamais pu la relever. Je visitai encore les différentes églises, en particulier la vieille Ouspenskii saber (cathédrale de l'Assomption) où fut couronné Alexandre III, puis je m' engageai à travers ces rues étroites bordées de hauts édifices, tortueuses et mal pavées pour la plupart qui constituent le désagrément de Moscou. Je vous parlais d'églises, inutile de vous dire que je n'ai visité que les principales, car vous ne pouvez faire 25 pas sans rencontrer une église ou tout au moins une chapelle et chaque fois qu'un russe passe devant une de ces églises ou de ces chapelles, il ne manque pas de faire plusieurs signes de croix et même il se prosterne. J'entre dans une de ces chapelles; c'est une petite chambre éclairée par un nombre incalculable de cierges tous offerts par les pénitents. À mes côtés un homme et une femme se prosternent devant l'image du Christ, baisant la terre et faisant un nombre incalculable de signes de croix et en ne disant que deux mots, toujours les mêmes qui signifient : Christ pardonne-moi. Moscou est une ville laide quoique intéressante et originale ; peut-être justement est-elle intéressante parce qu'elle est laide ? C'est une question que je vous laisse le soin de résoudre.

Le samedi soir, je partis de la vieille capitale le dimanche matin, après 12 heures de chemin de fer, j'arrivai à Nijninovgorod qui par sa situation réjouit le voyageur qui vient de traverser les plaines monotones de la Russie. À la gare on trouve les bureaux des diverses compagnies de bateaux à vapeur. Comme on m'avait indiqué celle de " Caucase et Mercure " comme la meilleure pour le confort je m'y adresse et je prends un billet de 2ème classe pour Kazan pour 5,50 roubles, en donnant mon billet de bagages, lesquels ils se chargent de retirer et d'envoyer au bateau. C'est une institution qui est donc très commode, surtout quand on ne sait que fort peu de russe.

Quand je dis que son aspect réjouit, voici pourquoi : l'élévation de la colline sur laquelle est bâtie la " Bonne nouvelle ville " traduction de Nijninovgorod, sort d'une centaine de mètres au-dessus du Volga, vous êtes si bien désaccoutumé des hauteurs que vous croyez apercevoir une montagne. Le bateau ne partant qu'à 10 heures, je profite des 2 heures qui me reste[ent] pour visiter sur la rive gauche de l'Oka le vaste champ de la célèbre foire qui s'y tient en ce moment et je rencontre là pour la première fois quantité de types de toutes les nations, européens ou asiatiques, des tartares, à la grande stature, des arméniens au long caftan, des chinois aux robes superposées les unes aux autres ; c'est un véritable kaléidoscope de toutes les nations. Après avoir traversé un pont de bois je monte, non sans fatigue, car l'ardeur du soleil est excessive, la colline en haut de laquelle est bâtie la ville, dans une position assez pittoresque. Du haut de cette élévation, depuis le Kremlin on jouit d'une vue étendue sur le Volga. Mais un premier coup de sifflet m'avertit que le magnifique steamer, sur lequel je prends passage va bientôt partir et je me hâte de redescendre prendre ma place à bord.

Voici donc le Volga ce grand fleuve de 3715 kilomètres, sur lequel je vais naviguer pendant une semaine ! Le troisième coup de sifflet retentit, on lève l'ancre, les roues se mettent en mouvement et à 11 heures nous quittons le port en faisant de nombreux détours à travers cette quantité de bateaux à vapeur ou de barques qui donnent à Nijninovgorod l'aspect d'un grand port. Le temps est splendide et tout en regardant s'éloigner cette ville encore européenne je me surprends à me dire : Bon voyage.

Retour au début du voyage


Chapitre II
De Nijni-Novgorod à Perm


Le bateau sur lequel je suis se nomme le Novosleski, c'est un assez beau bateau, ressemblant à notre Mont-Blanc.

Nous passons le point de jonction de l'Oka et du Volga. Les eaux de la rivière gardent pendant quelque temps une teinte jaunâtre bien marquée, avant de se confondre avec celles du fleuve, dont la couleur est brunâtre comme l'eau de lessive.

De Nijni à Kazan où je m'arrêterai j'ai 407 kilomètres à faire. Peu de points importants à noter, la seule situation qui frappe un peu est celle du monastère de Makariev, où se tenait avant 1816 la foire qui est actuellement à Nijni.

A la deuxième station nous accostons un ponton sur lequel se trouve un immense réservoir en fer. Je m'informe et j'apprends que nous prenons ici le combustible utilisé sur le Novosleski. Ce sont des résidus de naphte que l'on achète fort bon marché dans le Caucase et que l'on amène ici à peu de frais par la Caspienne et le Volga. Ce mode de chauffage a l'avantage de réduire le personnel, de coûter moins cher et d'être beaucoup plus propre.

Je remarque que la rive gauche est très basse, tandis que la rive droite est fortement accidentée. Il paraît que ce phénomène a pour cause le mouvement de rotation de la terre. Quoique nous ne soyons pas à l'époque des crues, le Volga atteint ici une largeur de 1000 à 1100 mètres, mais s'il est large, il est peu profond, ce qui m'explique pourquoi nous longeons la berge à quelque distance.

Après avoir franchi le confluent de la rivière Sura et celui de la Vetluga on voit sur les bords une population d'un type singulier, un mélange de races de la Mongolie et de la Finlande. Ces peuplades, autrefois nomades, maintenant vivant au milieu des russes sont à droite les Tchouvaches, et à gauche les Tchérémisses. Ces individus sont reconnaissables à leur peau brune, à leurs yeux légèrement fendus en amande et aux plaques et paillettes de métal, de verre ou de cuir dont ils aiment à orner leurs vêtements.

Parmi eux il y en a quelques-uns d'idolâtres, d'autres musulmans, d'autres encore en assez grand nombre, orthodoxes. La nuit est venue, une nuit splendide, avec un ciel couvert d'étoiles. Comme la chaleur est très forte dans la salle des deuxièmes classes je monte m'installer sur le pont. Le silence est profond et n'est troublé que par la] voix du matelot qui mesure la profondeur. Elle varie entre cinq et huit pieds. Le capitaine tient sa lunette à la main, examinant les côtes. Enfin à 2 heures, le sommeil me prend; pour aller me coucher sur le divan [que] j'occupe au salon ,je dois traverser le pont en prenant garde de ne pas écraser les passagers de troisième classe, qui dorment étendus sur le pont pêle-mêle avec les bagages.

Le lendemain quand je me réveille, le vent souffle du sud ; comme il n'est pas froid, je me hâte d'aller reprendre mon poste sur la plateforme et bientôt j'aperçois sur la rive nord le vague profil des 60 églises et des mosquées de Kazan.

Peu après, le sifflet bellétrien retentit à mes oreilles, et j'aperçois avec un plaisir que vous comprendrez tous, un visage ami, cet excellent Emery qui est venu m'attendre au port, situé à 7 verstes de la ville.

Nous nous rendons ensemble à l'hôtel de France, rue du Dimanche " Voskressenskaya Oulitsa ", la principale rue de la ville dont elle est, pour ainsi dire, l'épine dorsale. En effet, elle est située de telle façon que la cité descend des deux côtés. Du port à l'hôtel, nous suivons une chaussée large sur laquelle on a établi un tramway, le dernier que j'aie vu. Chemin faisant nous rencontrons un monument élevé à la mémoire des russes tués en 1552, lors de la prise de la ville.

Sans m'arrêter à vous raconter ma vie de trois jours dans l'ancienne capitale tartare, puisque vous la connaissez par une lettre que vos deux collègues B-L [bellétriens] vous ont envoyée je me bornerai à vous indiquer un peu l'aspect de la ville. À l'extrémité de la rue du Dimanche, le Kremlin qui ne renferme qu'un seul monument digne de remarque. C'est la tour de Sambek, haute tour, ou plutôt une flèche quadrangulaire à plusieurs étages, terminée par une boule dorée. A part cela, on trouve dans le Kremlin des églises puis deux ou trois maisons d'administration.

Près de là, le " gostinni dvor " allonge ses arcades sous lesquelles s'étalent différentes marchandises, surtout des malles de cuir, les malles renommées de Kazan, espèce de grands sacs qui peuvent contenir une grande quantité d'objets. Conduit par Emery j'entre dans une librairie acheter un petit vocabulaire français- russe contenant des phrases toutes prêtes, puis je fais une ample provision de sucre et de thé, ce qui est une excellente chose pour deux raisons: la première c'est qu'on est assuré d'avoir du bon thé (qui coûte ici 1,50 rouble à 2 roubles la livre) et la deuxième est qu'on réalise ainsi une notable économie, un verre de thé se payant sur le bateau 25 kopeks tandis que pour 5 kopeks on a une théière remplie d'eau chaude, une autre petite théière pour le thé, un verre et une cuiller sans compter que pendant le voyage en tarantass, dans les stations postales on ne saurait trouver du thé passable. Le voyage est long aussi des deux livres que j'achète ici il ne m'en reste nulle trace à mon arrivée à Irkoutsk.

Vis-à-vis de l'Hôtel de France on élève une belle maison qui aura un passage couvert à l'instar de ceux que j'ai vus à Berlin, Pétersbourg et Moscou, c'est-à-dire un passage où l'on trouve des magasins de toute sorte de commerce. Un peu plus loin l'Université, une université renommée en Russie, bâtiment très simple dont la face est ornée d'une colonnade.

Le soir, comme un cirque franco-italien a eu la bonne idée de venir visiter la ville nous allons admirer les tours de force de Madame Lolla, une française qui passe en vélocipède à travers une forêt de bouteilles surmontées de bougies allumées, et pendant l'entr'acte nous faisons une promenade au jardin du Lac noir où la musique militaire a attiré quantité de promeneurs, parmi lesquels je remarque les brillants costumes des dames tartares.

Au milieu du square on a érigé la statue en bronze du poète Derjavine que nous visitons le lendemain ; dans nos promenades à travers la ville nous rencontrons beaucoup de femmes tartares, toutes de belle taille, fort peu portant le voile, ce qui ne m'a pas empêché de ne pouvoir discerner la couleur de leur teint à cause de l'abus qu'elles font de fards de toutes couleurs.

Le mercredi 6 août je dis adieu à ce cher Emery, que je remercie encore ici de toute l'amabilité qu'il a eue pour moi, et un isvoschtchik me conduit au port où j'arrive à 9 heures ½. Le temps est froid, une pluie fine me transperce et par un vent glacial je dois attendre le bateau pendant 3 heures. Enfin à 1 ½ h. le Gunkour qui doit me conduire à Perm lève l'ancre par un temps affreux et je recommence ma navigation sur le Volga.

Quatre heures après nous quittons le Volga pour remonter la rivière Kama qui mêle aux eaux brunes du fleuve ses eaux jaunâtres. Quel spectacle que celui de la jonction de ces deux fleuves ! Au sud le Volga large et se perdant dans le lointain ; au nord la Kama qui roule un volume d'eau presque égal à celui du fleuve. On n'aperçoit pas de rive, l'eau de tous les côtés ; c'est à se croire en pleine mer.

Jeudi 16 août. Le temps est plus calme et j'en profite pour monter sur le pont quoique le salon des premières soit assez confortable. Cette fois-ci, instruit par mon dernier trajet de l'incommodité des deuxièmes classes j'ai pris un billet de première et je n'ai certes pas eu à me repentir de ce luxe, si tant est qu'il y ait luxe puisque cela m'a procuré l'occasion de trouver l'objet de tous mes voeux, un compagnon de tarantass.

Les passagers des troisièmes classes sont toujours les mêmes, sales, déguenillés, beaucoup de soldats qui passent une grande partie de leur matinée à cirer leurs bottes. Nous rencontrons plusieurs radeaux ou trains de bois qui descendent lentement la Kama pour aller atterrir à l'embouchure du Volga. Beaucoup de grands villages sur les bords, composés naturellement de maisonnettes de bois; comme toujours deux constructions de briques blanchies à la chaux, l'église et la prison. Je remarque la forme curieuse des voitures qui attendent au port; la plupart se composent d'un simple panier d'osier posé sur deux poutrelles portées par quatre roues basses, disposition assez commode pour éviter de verser, accident qui arriverait toutes les 2 ou 3 verstes à nos voitures par les abominables routes de ce pays.

Arrêt d' 1 h. ½ à Cistopol , deuxième ville du gouvernement de Kazan. Je profite de ce temps pour aller visiter ce grand village de 12.500 habitants, c'est bien triste, absolument pas gai. Aux environs du ponton de débarquement se presse une foule de femmes et d'enfants qui vendent du lait, du kvas, des poissons, des concombres, du pain et bien d'autres choses encore; un poisson de grosseur raisonnable vaut 3 kopeks, une bouteille de lait excellent 1 kopek soit 15 centimes à peu près ; mais il faut avoir soin de se munir d'une bouteille car à aucun prix les paysans ne consentiront à se défaire des leurs.

La soirée est belle, mais comme le Gunkour est chauffé au bois il lance des gerbes d'étincelles qui rendent désagréables le séjour du pont.

17 août. Ce matin à 4 h. je suis réveillé par un grand remue-ménage sur le pont ; nous sommes stationnaires au milieux de la Kama à cause du brouillard et de 4 à 8 h. le sifflet retentit afin d'éviter toute collision. À 8 heures, le brouillard se dissipe et je vois avec plaisir que la couleur de l'eau a changé et que le ciel bleu se confond avec la Kama qui elle aussi est bleue.

A une petite station nous embarquons une vingtaine de travailleurs tartares qui avec leurs bonnets pointus ressemblent assez aux clowns de nos cirques sans cependant en avoir l'agilité. Tandis que j'examine les bois de la côte j'entends un cri qui ne me semble pas inconnu et je suis agréablement surpris en voyant voltiger au-dessus de ma tête quelques blanches mouettes qui transportent aussitôt mes idées sur le pont du Mont-Blanc. Nous nous arrêtons pour prendre du bois ; ce sont des femmes qui sont chargées de cette rude besogne et parmi elles je vois quelques jeunes filles qui même en accomplissant ce grossier ouvrage ne manquent pas de grâce, avec leur foulard rouge ou bleu noué autour de la tête leur chemise de grosse toile et leur jupon aux couleurs voyantes ; ces trois vêtements sont les seuls qu'elles portent ; n'allez leur demander ni bas, ni souliers ; pardon, quelques femmes portent des bottes. Le soir je fais la connaissance d'un maître de mathématiques au gymnase d' Ekaterinbourg ; c'est un M. Courvoisier dont le père est neuchâtelois ; des quatre semaines de vacances qu'il a, il en a utilisé trois pour faire le voyage aller et retour d'Ekaterinbourg à Pétersbourg où il a des parents. Il me prête un livre que je lis avec plaisir, un dernier ouvrage de Zola : Au Bonheur des Dames.

18 août. Ce matin le temps est beau, aucun vent contraire ne souffle, ce qui nous fait un sensible plaisir, puisque nous avons déjà 12 heures de retard. Dans une de mes promenades sur le pont, je m'arrête pour examiner la machine et je suis loin de rencontrer cette propreté qui règne dans les machines de nos bateaux du bleu Léman.

Comme toujours, la rive gauche est fort basse, tandis que la rive droite est escarpée, ce qui m'explique pourquoi nous longeons autant que possible cette dernière. Que de beaux parcs on pourrait avoir sur les bords de la Kama, qui ne sont qu'une longue suite de pelouses vertes et de forêts splendides où chantent une foule d'oiseaux. Mais point de châteaux, point de belles habitations ; les seules maisons que l'on rencontre sont les misérables cabanes des paysans ; ça et la une " isba " plus jolie, plus neuve que les autres, dans une charmante position, encadrée de beaux arbres, chose assez rare dans un pays où les habitants ne considèrent le bois que comme moyen de chauffage et nullement comme moyen d'ornementation.

Vers le soir nous arrivons à la station d'Ostianka avec quinze heures de retard; je descends à terre profiter des quelques instants que me donnent l'arrêt et je ne puis résister à la tentation d'acheter pour... 15 kopeks une magnifique corbeille de framboises qui étaient tout simplement exquises. Il paraît que nous arriverons à Perm pendant la nuit, ce sera bien ennuyeux.

La soirée est splendide; M. Courvoisier, profitant de quelques minutes de répit entre deux parties de " wint " (espèce de whist) vient me rejoindre sur le pont et m'apprend que Pierre-le-Grand avait fait exécuter un canal de la Kama (qui est encore navigable à 500 kilomètres au nord de Perm) jusqu'à l'Océan glacial qui se trouvait ainsi en communication directe avec la Caspienne. Mais on ne l'a pas entretenu. Une nouvelle de moins grand intérêt, mais qui me délivre d'un grand poids, c'est que nous sommes autorisés à coucher sur le bateau et que nous pourrons y rester jusqu'à 7 h. du matin. A minuit ½ le sifflet retentit et nous abordons sans qu'aucune autre lumière que celle de la lune, qui cette nuit est très claire, m'ait fait voir Perm. Aussi je vais rejoindre au salon M. C[ourvoisier] et ses amis et nous commençons une partie de "wint " qui nous tient éveillés jusqu'à 2 h[. À ce moment je descends m'étendre sur mon divan, mais je cherche vainement à m'endormir, tellement est fort le bruit des hommes qui nettoient le pont ou qui chargent le bois. Comme il fait très clair je remonte sur le pont et à 3 h. j'assiste à un splendide spectacle ; le soleil s'élève peu à peu au-dessus des eaux bleues de la Kama unies comme un miroir, et vient faire reluire les coupoles dorées des églises de Perm. A 7 h. ces messieurs se réveillent et comme il est dimanche, ne pouvant trouver aucun restaurant ouvert de si bonne heures, nous venons sur le ponton de débarquement, demander un samovar aux hommes de l'équipage. M. P. s'en va chercher quelque aliment et revient au bout d'une demi-heure n'ayant trouvé qu'une vaste cruche de lait, à la surface duquel se trouve une crème épaisse. Madame P. nous fait un thé excellent et nous prenons ainsi notre déjeuner au bord de l'eau. Chacun donne quelquechose. M. C[ourvoisier] des biscuits anglais, un de ses amis qui se trouvait là fournit le sucre, M. P. le thé et moi, j'ouvre un paquet de chocolat Suchard que tous ces messieurs trouvent excellent. Après avoir donné quelques kopeks de bonne-main à ce généreux matelot qui nous a procuré le samovar, nous allons à la gare nous informer des heures de départ du chemin de fer pour Ekaterinbourg. Il n'y a qu'un train par jour, à 8 heures du soir. Pour passer le temps nous faisons une promenade dans la peu amène ville de Perm et nous arrivons jusqu'au club, où M. P. nous offre un excellent déjeuner arrosé de Johannisberg et de Champagne. On boit à mon voyage, me souhaitant bonne chance et surtout de trouver un bon compagnon de route. Le temps s'écoule en causeries et en parties de billard (billard à poches). Puis en revenant à la gare je vais rendre visite à une famille pour laquelle Emery m'avait donné quelques mots. Mais il est 7 heures il faut songer au départ et je m'achemine vers la gare toujours préoccupé de la même idée : quand donc trouverai-je un compagnon de route.

À peine suis-je entré dans la salle d'attente que M. Courvoisier m'interpelle vivement et sans me rien expliquer me présente à M. Raievski qui, dit-il, voyagera avec moi. Vous pensez quelle fut ma joie quand j'appris que ce Monsieur allait à Irkoutsk et, que c'est l'inspecteur général des Gymnases de la Sibérie Orientale. Ainsi j'avais, ou plutôt un obligeant ami de quelques jours, m'avait découvert ce " rara avis " que je cherchais si ardemment, un voyageur qui, se rendant à Irkoutsk, pût me prendre avec lui. Et je réussis au-delà de toutes mes espérances, vu que M. Raievski était un des grands fonctionnaires de l'empire russe, voyageant avec un passeport de la Couronne, ce qui ui donnait des avantages très grands que je vous expliquerai prochainement quand je vous parlerai du " podorojné ". Nous faisons connaissance, mon compagnon s'exprime facilement en français, connaît beaucoup la Suisse, est alpiniste de cœur et a beaucoup voyagé.

Il se montre obligeant dès le commencement, en se chargeant de mon billet et de l'enregistrement de mes bagages. À 8 heures, nous montons en wagon, mais à mon grand désespoir, c'est pendant la nuit que nous franchissons l'Oural. Je dis adieu à l'Europe dont je ne foulerai plus le territoire de longtemps et je me dirige vers cette grande Asie, sans toutefois que la transition soit remarquable d'autant plus que, comme pour bien montrer que la Russie s'étend sur ces deux parties du monde, le gouvernement de Perm, sans tenir compte de la frontière naturelle de l'Oural, s'étend à la fois sur l'Europe et sur l'Asie.

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Chapitre III
De Perm à Jevlévo

En quittant Perm la voie ferrée se dirige au nord, passe devant la fonderie de Motavilika, puis longe la rive gauche de la Kama et bientôt après traverse la Tchoussovaja [Cusovaja ]. Cette ligne de Perm à Ekaterinbourg dont le développement est de 500 kilomètres a été inaugurée en 1878 et se prolonge actuellement jusqu'à Tiumen, les convois pourront aller d'Ekaterinbourg à Tiumen d'ici une année, (puis bientôt, dans 3 ou 4 ans peut-être sera construit le grand chemin de fer sibérien de Kazan à Irkoutsk qui abrégera le voyage d'une bonne moitié, que dis-je au lieu de 30 jours le trajet n'en durera que dix ou douze, une simple promenade). Les voitures sont très-confortables et même luxueuses. Une nouveauté, pour moi, a été la vue de couchettes au-dessus des bancs eux-mêmes; je m'explique mal : à mi-hauteur de la voiture qui est assez élevée, le dossier du banc peut s'abaisser, de telle sorte que l'on peut facilement se coucher sur cette espèce de strapontin ; ainsi on dort l'un au-dessus de l'autre.

Je vous ai parlé de la fonderie de Motavilika ; quelques détails que M. Courvoisier me donne sur cette importante usine vous intéresseront peut-être. Cet établissement n'existe que depuis 22 ou 23 ans ; c'est à la fois une fonderie de canons, un atelier pour la construction des grosses machines et un arsenal où travaillent environ 1500 ouvriers, c'est donc une véritable ville. La force utilisée est d'au moins 2200 chevaux ; quel dommage que je n'aie pas su plus tôt l'existence de cette fonderie, j'aurais visité avec un véritable intérêt cette nouvelle " cité de l'Acier " qui me rappelait les " Cinq cent millions " de Jules Vernes. J'aurais pu voir ce que c'est qu'un marteau-pilon qui pèse 55.000 kilogrammes. De cette fabrique sortent chaque année 200 canons et un grand nombre de grosses machines. M. Courvoisier m'assure que les engins de guerre dont la portée est de 9 verstes peuvent rivaliser avec les meilleurs canons Krupp.

Dans le pays environnant les habitations des ouvriers s'étagent sur les collines, de sorte que je suis en présence d'une véritable ville.

Avez-vous lu Mademoiselle Blaisot, l'impression produite par Blaisot-Borny devait être la même.

Dans la nuit nous arrivons à la station Europeiskaïa la dernières station européenne, puis à Ouralskaïa point de partage des eaux cest-à-dire limite naturelle entre l'Europe et l'Asie, puis enfin à la première station asiatique, Asiastkaïa. De là nous redescendons, en pente douce et nous passons devant Kouchva petite ville aux environs de laquelle se trouvent des gisements de quartz aurifère. Puis le train, se dirigeant au sud, traverse les immenses domaines du prince Démidoff, domaines qui s'étendent d'ici à Ekaterinbourg ; Nijni-Tagilsk où nous faisons une halte, est adossée à une montagne composée entièrement de fer magnétique ; non loin de là une mine de cuivre et les fameux gisements de malachite pierre dont le kilogramme en cet endroit vaut de 6 à 60 francs.

Sur tout le parcours j'aperçois les exploitations aurifères à ciel ouvert. A Ekaterinbourg M. Raievski et moi prenons des drojkis et nous voilà courant toute la ville en quête d'un logement. Dans les hôtels aucune place ; enfin après avoir visité un nombre incalculable de pensions nous parvenons à trouver deux chambres. Aussitôt après avoir mis nos personnes un peu en ordre, nous allons à l'Hôtel d'Europe prendre le repas que réclamaient nos estomacs.

Ekaterinbourg commencée en 1723 par Pierre-le-Grand et achevée par Catherine a une population de 40.000 habitants. Quoique située en Asie elle fait partie du gouvernement de Perm et est la capitale d'une contrée excessivement riche. Son aspect est plutôt européen qu'asiatique avec ses riches maisons et ses larges, trop larges rues. Ekaterinbourg n'est pas bâtie dans la plaine mais sur une légère ondulation du sol et traversée par l'Iset qui forme au milieu de la ville un charmant petit lac encadré de bois, de jardins et de jolies maisons. Les églises, fort élevées et fort nombreuses, se voient de fort loin.

J'avais une lettre pour le président du tribunal, M. Boutakoff, malheureusement ce grand Monsieur n'était pas chez lui, lorsque je l'allai trouver et ne sachant que faire de mon temps j'allai m'informer au gymnase de la demeure du maître de français. On m'indique M. Clerc et je m'empresse de me rendre chez lui. Il est dit que je ne trouverai pas les personnes auxquelles je rendrai visite. M. Clerc qui est neuchâtelois était en Suisse pour passer ses vacances. Sa sœur me reçut fort bien et jugez si j'étais content de trouver une compatriote. Je m'informe des français qui habitent la ville et cette dame m'indique un autre maître de français en me montrant sa photographie. En rentrant chez moi, je me disais que ma soirée serait bien triste lorsque je vis sur une colonne une affiche de théâtre ; on devait jouer en français. Il est 8 heures, c'est encore assez tôt, je prends un drojki et me fais conduire au théâtre. Peu après commodément assis dans un fauteuil, je n'en peux croire mes yeux quand je vois apparaître sur la scène, devinez qui... non ; je vous le donne en mille. Blanche, la fameuse Blanche des Bouffes, qui avec deux autres acteurs remplit tout le programme ; ils jouèrent je ne sais quelles comédies ; Blanche chanta les chansons de Judic et j'étais fort content d'entendre si loin du pays, parler français sur le théâtre quelque mal que ce fût. À côté de moi, je vois assis un Monsieur qui ressemble singulièrement à M. Deschamps, maître de français dont la sœur de M. Clerc m'avait montré la photographie ; je l'aborde et nous faisons rapidement connaissance, si bien connaissance qu'il m'emmène souper chez lui et me présente à sa jeune femme, une charmante polonaise de 18 ans, une figure exquise. Nous causons tant et si bien qu'il est 3 heures et demie du matin quand je sors de chez lui. En revenant, la seule personne que je rencontre dans les rues fut un veilleur de nuit qui frappait deux planchettes de bois l'une contre l'autre sous le prétexte de rassurer les habitants de la rue. N'est-ce pas d'une simplicité primitive ce moyen qui avertit les voleurs de rester tranquilles, puisque le veilleur est là ? C'est du reste le système adopté dans toutes les villes et j'avais déjà fait sa connaissance à Kazan.

À 4 heures je me couchai en bénissant la providence des voyageurs; moi qui appréhendais tellement de m'ennuyer pendant cette journée passée à Ekaterinbourg, je me trouvais, en fin de compte, très-satisfait et très-joyeux.

Mercredi 22 Août. Hier M. Deschamps m'a fait voir une pierre que sa femme porte en bague ; cette pierre extraordinaire, verte comme l'émeraude à la lumière naturelle, devient rouge comme le rubis à la lumière artificielle. Son prix est extrêmement élevé. C'était la première fois que j'en voyais une ; depuis j'en ai vu une deuxième enchâssée dans une bague de Mad. Soukatscheff et qui passe pour la plus grosse que l'on ait encore découverte. M. Deschamps qui recherche les pierres m'en a montré une fort belle collection qu'il a été lui-même chercher dans l'Oural ; ce district d'Ekaterinbourg est la plus riche contrée du monde en minéraux de toute sorte, on en compte 104 espèces différentes.

Ce matin je vais faire un tour au bazar et j'admire une grande quantité de pierres admirablement taillées en cachets, porte-plume, encriers, presse-papier, etc. M. Deschamps m'a donné quelques détails sur les établissements d'instruction il y en a environ une vingtaine comprenant 3000 élèves environ tant jeunes garçons que jeunes filles.

À 9 heures, M. Raievski et moi nous rendons au bureau de poste pour nous procurer des chevaux et un tarantass pour le trajet d'Ekaterimbourg à Tiumen, 310 verstes. M. Raievski est attendu et dans une heure nous aurons trois chevaux et le meilleur tarantass ; (quel bonheur pour moi d'avoir un pareil compagnon de voyage).

J'allais faire ma première épreuve du tarantass et j'examinais avec intérêt le véhicule qui nous attendait dans la cour.

En Sibérie il n'existe pas de diligences. Sur les routes principales le gouvernement entretient des maîtres de poste qui doivent fournir des chevaux aux voyageurs. En général chaque voyageur a sa voiture. Au cas où il n'en ait pas acheté une, il peut se procurer à la poste une voiture fort peu confortable et surtout mal commode parce que l'on doit changer à chaque station. Celles-ci sont distantes les unes des autres de 20, 25 ou 30 verstes. Plusieurs personnes peuvent voyager dans la même voiture et cela n'augmente nullement le prix des chevaux ; de même pour le podorojné espèce de passe-port que l'on doit montrer à chaque station, il suffit qu'une seule personne en possède un. Du reste d'Ekaterinbourg à Tiumen, le podorojné n'est pas nécessaire, ce n'est que depuis Tomsk que l'on ne peut s'en passer.

Quant au tarantass c'est un chariot à quatre roues sur lesquelles on a placé une caisse munie d'une capote, le plus souvent de simples toiles. Des ressorts, n'en demandez pas, non ; mais la caisse repose sur 5 ou 6 pièces de bois fort longues et flexibles. Le tout est supporté par deux trains et plus les 2 trains sont éloignés, plus le tarantass sera commode ; pour avoir une bonne voiture, il faut qu'il y ait trois mètres d'écartement entre les deux essieux. De bancs, nulle trace ; on dispose ses bagages de manière à arranger tant bien que mal un siège pour le jour et un lit pour la nuit. Les vides sont comblés avec de la paille fraîche. Sur le devant un siège rudimentaire pour le cocher. La capote, en cuir, qui recouvre notre équipage peut se lever ou se baisser à volonté et une sorte de tablier peut s'arranger de telle façon que, si bon nous semble, nous nous enfermons hermétiquement.

Nous installons nos bagages, nous montons en voiture et fouette cocher, le palefrenier lâche nos trois petits chevaux sibériens qui partent au galop au joyeux bruit des clochettes suspendues à l'arceau qui surmonte l'encolure du cheval du milieu. L'attelage russe est assez original. Il y a toujours trois chevaux attelés de front, celui du milieu est un trotteur tandis que les deux attelés à chacun de ses côtés sont les galopeurs. Au-dessus du brancard, au-dessus de l'encolure du cheval du milieu, un arceau qui retient ce cheval. Au haut de l'arceau, trois clochettes, précaution nécessaire pour éviter les collisions la nuit, dans un pays où les routes ne sont éclairées par d'autres lumières que la lumière céleste.

À 10 heures donc, nous voilà en chemin, courant sur la grande route sibérienne et j'étais enchanté. Mon Dieu ! Qu'on m'avait dit de mal des tarantass, à Pétersbourg, à Moscou et même Emery à Kazan ! Et franchement, je ne me trouvais incommodé en aucune façon et je pensais à part moi que ce mode de voyage qui vous permet de respirer librement et de voir un peu quel pays vous traversez, valait bien mieux que ces rapides chemins de fer. Du reste je commençais à m'habituer à la distance, car ces 310 verstes qui nous séparaient de Tiumen, je ne les considérais que comme une bagatelle, j'en avais encore plus de 4000 devant moi.

En sortant d'Ekaterinbourg nous longeons la voie ferrée en construction de cette ville à Tiumen ce qui nous fait dire : " Quand nous reviendrons dans la vieille Europe, nous ne nous servirons pas de tarantass sur cette route ". Le premier relais, de 26 verstes est rapidement franchi en moins de deux heures. Le temps est beau, la route passable. En faut-il davantage pour nous rendre contents ! Nous devançons un convoi de déportés, escortés par quelques soldats. Pour 200 prisonniers environs, tous ayant les fers, les uns à pied, les autres en charrettes, une vingtaine de soldats suffisent. L'officier suit en tarantass. Les gens ne me paraissent pas être trop attristés de leur sort. Ils chantent, rient et causent...et pourtant quelques-uns s'en vont à Sakhaline, une île située de l'autre côté de l'Asie, c'est-à-dire qu'il leur reste encore environ 9000 verstes à parcourir. Sur toute la route postale chaque verste est indiquée par un poteau sur lequel sont inscrites, d'un côté, combien de verstes nous séparent de la station que nous venons de quitter, et de l'autre combien il nous en reste à parcourir pour atteindre la station suivante.

D'immenses troupeaux de bœufs nous barrant le chemin, obligent nos chevaux à aller au pas; puis une longue file de 50 charrettes à un cheval transporte le thé pour la consommation de Pétersbourg, probablement; les cochers ont un singulier moyen pour forcer leurs chevaux à suivre la route. Derrière chaque charrette est fixé un sac de toile dont l'ouverture est fermée par un cercle de bois. Au fond de ce sac de l'avoine et le cheval de la charrette suivante marche toujours de façon à pouvoir plonger sa tête au fond du sac. Comme cette mangeoire d'une nouvelle espèce est profonde, il reste toujours quelques poignées d'avoine, appât naturel qui tente toujours la pauvre bête. Un peu plus loin nous traversons un village dont il ne reste plus que des cendres. Les paysans sont en train de reconstruire leurs habitations et la blancheur du bois neuf forme un singulier contraste avec les restes calcinés qui recouvrent le sol. À Kamychloff, petite ville de 2.000 habitants nous dînons d'un excellent chtchi (pourrez-vous prononcer ?) soupe aux choux servie avec des morceaux de bouilli. À 11 verstes de Markovskaïa, la station suivante, se trouve la borne frontière du gouvernement de Perm et de celui de Tobolsk. C'est l'Asie officielle qui commence. Nous voici bien cette fois en Sibérie cette immense contrée de 13.250.000 km2 qui ne contient que 5 millions et demi d'habitants. À 1 heure du matin nous arrivons à une petite station et mon compagnon fatigué veut absolument dormir un peu ; il s'installe sur le seul canapé de la station et moi, je cherche sur une chaise un sommeil que les mouches m'empêchent de trouver. Quoi qu'il fasse certes seulement 1° ou 2° dehors, les mouches pullulent dans les maisons de poste qui sont chauffées à outrance et dont les fenêtres ne s'ouvrent jamais, pour la bonne raison qu'elles sont scellées à la muraille. À 3 heures, l'aurore apparaît et je réveille M. Raievski qui se plaint fort de son réveil-matin. Une demi-heure après, ayant bu quelques verres de thé nous partons, toujours au galop. Les champs se succèdent à quelque intervalle ; puis nous traversons une forêt de bouleaux, les seuls arbres à peu près que l'on rencontre dans ces parages ; notons aussi quelques cèdres et des sapins. Mais aussitôt qu'on entre dans un village, la verdure disparaît. Ces villages sont toujours les mêmes ; des maisons de rondins et une église badigeonnée de blanc voilà un village sibérien ; peu de personnes dans l'unique rue, par contre beaucoup de vaches et de porcs et un nombre considérable de chèvres. Les rares paysans que nous rencontrons ont tous l'air tristes et cependant un sourire sur les lèvres. Du reste chacun d'eux nous salue respectueusement.

Le chemin est horrible, tout autre équipage qu'un tarantass ne pourrait y passer et quoique pour ces 22 verstes le maître de poste nous ait donné 4 chevaux nous avons bien de la peine à avancer. À 9 heures du soir nous arrivons enfin à Tiumen, à l'hôtel Tchekovitch où l'on nous donne deux chambres. Il pleut horriblement et je suis transi. Mais si vous croyez que je peux me coucher sur un bon lit, vous vous trompez. Un cadre de bois et un sommier voilà mon lit. Aussi je mets mon pardessus ; je m'enroule dans ma couverture et la fatigue aidant, je parviens à dormir. Nous avions franchi ces 330 kilomètres en 35 heures ce qui, y compris les temps d'arrêt, nous donnait une moyenne assez convenable de 10 kilomètres à peu près par heure. Et j'étais fort content de ma première épreuve du tarantass. Ce trajet nous avait coûté à chacun 20 roubles. Si vous voulez avoir de plus amples renseignements je vous dirai que chaque cheval se paie 3 kopecks et demi par verste et qu'un tarantass ne se loue que 9 ou 10 roubles. Mais nous n'avions pas eu cette dernière épreuve à cause des hautes fonctions de M. Raievski qui lui ont fait prêter une voiture par le gouvernement. En outre on a coutume de donner à chaque cocher un pourboire de quelques kopecks.

Mon premier soin, le lendemain matin après le thé, est d'aller visiter la ville, pendant que M. Raievski s'en va faire quelques visites.

Le résultat de mes observations est loin d'être favorable à la cité. La pluie entre peut-être pour beaucoup dans mon mécontentement. Les rues sont boueuses, les maisons sales. Le seul édifice de la ville est le gymnase dont la construction qui n'a pas coûté moins de 500.000 francs est dû à un riche marchand, qui pour ce don magnifique, a reçu le titre de " citoyen honorable héréditaire ".

La ville est située sur la berge de la rivière Toura qu'elle domine à 25 mètres. Tout en haut de la ville la tour du feu et à côté d'un hangar huit pompes constamment attelées de trois chevaux ; les pompiers sont à côté de leurs engins. Dans ces villes en bois on ne saurait prendre trop de précautions.

Le soir, je retrouve à l'hôtel M. Raievski qui m'apprend la désagréable nouvelle que, vu le peu de hauteur des eaux, les bateaux ne partent pas de Tiumen, mais de Jevlévo à 107 verstes plus loin. Encore une dizaine d'heures à faire en tarantass.

Le lendemain est consacré à l'achat de sucre, de cigarettes, tabac, etc., car jusqu'à Tobolsk nous ne trouverons plus rien de passable. À 11 heures M. Raievski m'emmène déjeuner chez M. J. maître de dessin au gymnase; la conversation s'engage en allemand et à 1 heure le Monsieur nous donne un : " Auf wiedersehen ! " quand nous quittons Tium en dans notre tarantass. Non loin de la ville nous traversons la Toura en bac. À la première station, pour la première fois, le smotritel (maître de poste) nous répond qu'il n'y a pas de chevaux. M. Raievski ayant exhibé son passe-port et une lettre du ministre de l'intérieur le susdit maître de poste se confond en excuses et un quart d'heure après il nous avait attelé une troïka (attelage de 3 chevaux). Les chemins sont horribles. La pluie a défoncé les routes et nous avançons avec difficulté. Le soir vers 9 heures je réveille mon compagnon qui s'était assoupi et lui [montre] une forte lueur rouge à l'horizon. Je lui demande s'il croit que ce soit un incendie. Pendant que je parle, cette lueur grandit, puis se change en globe sanglant et la lune se montre ; jamais je ne l'avais vue de cette couleur. Nous ne nous arrêtons pas cette nuit. Le dimanche à 5 heures l'aurore nous fait voir le sol recouvert d'une blanche gelée, et nous avons à essuyer toute la mauvaise humeur du maître de poste qui gémit sur le sort de ses cultures. À la station suivante nous sommes rejoints par deux tarantass qui transportent un déporté politique et sa famille. Dans la première voiture le mari et deux gendarmes; dans la deuxième sa femme avec une petite fille de deux ou trois ans et deux gendarmes également. Il est triste de penser que ces malheureux, qui étaient certainement riches, puisqu'ils voyagent en tarantass et non à pied ou en charrette, vont se trouver seuls pour 10 ans, 15 ans, 20 ans peut-être. Et cette classe des condamnés est certes la plus à plaindre en ce sens que ce sont des gens instruits pour la plupart et que l'usage de livres leur est interdit. Leur correspondance aussi bien celle qu'ils envoient que celle qu'ils reçoivent passe sous les yeux de la police et ils sont astreints à une surveillance très-sévère.

À cette même station, pour faire diversion, un chasseur nous offre trois canards pour le prix de 30 kopecks soit 25 centimes pièce. Nous les prenons pour les manger sur le bateau et ma foi, ils étaient excellents. À 7 heures du matin nous passons le Tobol en bac et nous arrivons à Jevlévo ; sans nous arrêter à la maison de poste nous nous rendons directement sur le Nijni-Novgorète qui doit nous transporter jusque près de Tobolsk. Les eaux sont très basses, ce qui est cause que nous voyageons sur un petit bateau, trop petit. M. Raievski prend une cabine et heureusement je trouve un divan libre (c'est le dernier) au salon des 1ères ; je m'en empare pour le prix modeste de 20 roubles. Mes bagages ne me coûtent que 5 roubles. En somme c'est peu de choses pour 2500 verstes que nous avons d'ici à Tomsk. Le bateau n'attend que l'arrivée de la famille du gouverneur de Tobolsk et la barque de prisonniers que nous devons remorquer et nous lèverons l'ancre. Fasse le ciel qu'ils ne nous fassent pas trop attendre ! Plus je me rapproche d'Irkoutsk, plus le temps me semble long. Voilà déjà 22 jours que je suis parti de Genève et sur les 6350 kilomètres que j'avais parcourus j'en avais franchi 3940 en chemin de fer, 1990 en bateau à vapeur et 420 en tarantass. La distance qui me sépare d'Irkoutsk était en réalité de 3000 verstes, 1500 d'ici à Tomsk et 1500 de Tomsk à Irkoutsk, mais les contours des fleuves portaient la distance de Jevlévo à Tomsk à 2930 verstes. Aussi, en m'étendant sur mon divan et en m'endormant habillé (j'en avais déjà pris l'habitude) je me disais : plus que 4.000 kilomètres et j'atteindrai le terme de mon voyage !

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Chapitre IV
De Jevlévo à Tomsk

Lundi 27 Août. À 2 heures arrive la tant attendue famille du gouverneur de Tobolsk. Un peu après la barge des prisonniers est amarrée au Nijni-Novgorete. J'examine cette espèce de barque. C'est un ponton sur lequel est construite une immense cage à barreaux de fer ; cette cage est en deux parties ; d'un côté les hommes, de l'autre les femmes et les enfants. À l'avant et à l'arrière les cabines de l'équipage et de l'officier ; tout autour un chemin de ronde, toujours parcouru par un soldat, sabre au poing. Cette prison flottante a à peu près 70 mètres de long sur 110 de large. Elle peut contenir 800 condamnés. À un certain moment, la barque est tout près de nous et j'entends distinctement le bruit des chaînes des prisonniers. Pour dire la vérité, cela me causa une sensation absolument désagréable et vous devez comprendre que cette musique-là n'a rien d'agréable. Et cependant tous ces gens chantent et rient ; il y a là de tous les types de cet empire russe et de bien curieux types. Quelle aubaine pour un physionomiste ! Quelle étude il pourrait faire de tous ces visages, sur lesquels apparaissent toutes les expressions, il y a beaucoup plus de cynisme que d'abattement, depuis l'abattement le plus profond jusqu'au cynisme le plus dur !

Mais je reviendrai plus tard sur ce sujet et je vous donnerai quelques renseignements, tous ceux que j'ai pu recueillir, sur les déportés et leur vie.

À 2 heures et demie nous partons; les bords sont bien tristes, d'une monotonie désespérante. Les eaux qui sont fort basses exigent la présence continuelle d'un matelot qui mesure, avec une longue perche, la profondeur du fleuve. À tous moments un cri retentit : 7 pieds, 6 pieds, 4 pieds. Le soir, tandis que je regarde jouer une partie de whist, un violent choc renverse les bougeoirs; aussitôt les joueurs abandonnent leurs cartes et montent sur le pont; heureusement nous en sommes quittes pour la peur; nous sommes simplement ensablés, l'eau n'atteint ici que 2 pieds et demi et nous sommes forcés de passer la nuit ici. Je causais de cet incident avec M. Veryanoff, le sous-directeur du domaine impérial de l'Altaï, quand je remarque un moujik qui se promène autour de nous et m'examine avec curiosité. Enfin il se décide à nous aborder et demande à M. V[eryanoff] si le monsieur français n'a pas froid. Je n'étais vêtu que de mon paletot. Lorsque par l'intermédiaire de M. V. je lui eus dit que c'est mon paletot d'hiver, il se mit à joindre les mains et à pousser des exclamations dénotant une profonde stupéfaction, il ne croyait pas qu'il existât des pays dans lesquels l'hiver fût tellement doux que l'on pût porter des vêtements si légers. Je compris parfaitement son étonnement et vous allez le comprendre avec moi. Comme tous les passagers de troisème classe cet homme était vêtu d'une fourrure tombant jusqu'aux pieds, une chaude fourrure de mouton, le poil tourné en dedans ; en outre il avait un bonnet de la fourrure du même animal, de grosses bottes de feutre, montant au-dessus du genou et des gants énormes, bien plus gros que ceux qui servent aux maîtres d'escrime. Et nous étions au mois d'août ; il est vrai que la nuit était très froide. Mais enfin que mettent-ils quand il y a -30°. Tout en riant de cette aventure nous rentrons au salon et ayant trouvé deux partners nous engageons une longue partie de " wint " toujours marquant nos points sur le tapis vert de la table.

Mardi 28 Août. À 4 heures nous nous remettons en marche et à 6 heures nous passons sur le " Reistern " un bateau plus grand et plus commode que celui qui nous a amenés jusqu'ici. Un peu après midi nous arrivons à Tobolsk où descend la famille du gouverneur. Comme nous avons un temps d'arrêt un peu long, j'en profite pour aller avec quelques messieurs dont j'ai fait la connaissance, visiter la ville. Au pied de la ville l'Irtich reçoit le Tobol et tourne au Nord. À cet endroit est mouillé un vapeur qui doit remonter le fleuve jusqu'à Semipalatinsk , près de la frontière chinoise. Cet Irtich qui a un cours de 4.500 kilomètres descend de l'Altaï chinois, c'est un fleuve assez respectable comme vous voyez. Tobolsk, l'ancienne capitale de la Sibérie, est bâtie sur une colline fort élevée ; en bas, près du quai, quelques maisons auxquelles nous nous rendons par un trottoir en planches bien mal tenues. Près du port, un vaste bazar où se vendent toutes les sortes de produits que peut désirer un moujik affamé. À propos de moujik, puisque ce mot se trouve sous ma plume, je tiens à lui faire mes excuses et j'espère que vous vous joindrez à moi. Si vous avez eu la même pensée que j'avais avant de connaître la Russie, un moujik devait vous apparaître comme le type de l'homme imbécile, martyrisé, abruti par un dur servage. Eh bien ! détrompez-vous. Le moujik c'est le paysan, pas autre chose et je vous assure que le paysan russe n'est pas un être imbécile. Loin de là. C'est un homme qui a bien quelque chose de primitif dans sa façon de vivre et de comprendre les choses, mais qui a une intelligence fort grande, malheureusement trop grande. Dès qu'on lui a ouvert les yeux sur un point de la civilisation, il les fixe sur ce point et vous ne sauriez croire les bouillonnements que cela excite dans son imagination. Et puis n'oubliez pas que le moujik est l'homme de l'avenir, que ce peuple de moujiks est celui qui dominera la terre, dans quelques siècles, je veux bien, mais enfin qui la dominera. Du moins c'est mon idée, idée qui a pris germe dans la connaissance de l'histoire de l'humanité. N'est-ce pas votre avis ?

Je ferme la parenthèse, puisque j'ai réparé mes torts, et je continue ma visite de Tobolsk. Je vous ai laissés au bazar. De là, je grimpe ou plutôt j'escalade 125 marches en bois qui me conduisent au sommet de l'escarpement sur lequel se trouve la ville. J'arrive directement à la forteresse puis à une vaste place entourée d'édifices publics. La vétusté des murailles du Kremlin, de la cathédrale et de quelques autres bâtiments me rappelle que Tobolsk a une histoire depuis plusieurs siècles. Au fond, une large rue bordée de belles maisons, demeures des fonctionnaires russes, c'est le quartier, pour ainsi dire, européen. Du point où j'arrive quelques instants après j'ai devant les yeux un panorama splendide. En bas la ville basse, les rues aux trottoirs de bois, les bazars, puis plus loin la steppe commence, traversée par le Tobol et l'Irtich qui viennent s'unir à mes pieds, contre une falaise qu'ils minent continuellement. Près de la forteresse se trouve le jardin public. Je vous ai déjà dit, je crois, ce que c'est qu'un jardin public sibérien : quelques bouleaux et au centre de ce petit bois, le restaurant. À l'extrémité du jardin le monument de Yermak, simple obélisque de marbre élevé en 1834 à la mémoire du conquérant de la Sibérie. L'inscription est sans prétention : " À Yermak, conquérant de la Sibérie 1581-1584 ". Savez-vous comment il se fait que la Sibérie soit russe ? Voici comment. Ce Yermak était un vulgaire brigand ; près d'être pris en Russie, il se réfugie en Asie, conquiert Sibir, la capitale de la Sibérie, à 30 kilomètres de l'emplacement de Tobolsk, et envoie au tzar Ivan IV une ambassade, lui offrant sa conquête comme prix de son pardon. Outre le pardon, Ivan IV envoya à ce brave Yermak une quantité de renforts et le commandement général.

Un autre héros que je vais voir dans la cour de l'évêché, c'est une cloche qui a son histoire. Je vous la donne ici, elle est assez curieuse et digne des russes.

En 1591, les habitants d'Ouglitch, se révoltèrent contre Boris Godounov. Celui-ci s'étant emparé des chefs des insurgés les envoya à Tobolsk avec la cloche qui avait donné le signal de l'intervention. Elle fut condamnée à être privée de son battant et fouettée publiquement. Vous avouerez, voilà une exilée d'une singulière sorte.

Tobolsk avec ses 25.000 habitants a un commerce immense, grâce à son excellente situation. Le Tobol et l'Irtich sont gelés six mois de novembre à avril .

Mais un coup de sifflet. Hâtons-nous de rentrer à bord. Quelle animation sur le quai! Les marchands de poissons secs, de petits pains, de vases en écorce de bouleau, de crème, d'oranges, de citrons et encore de bien d'autres choses, crient tous à qui mieux pour attirer la pratique. Pour mon compte j'achète un de ces vases en écorce de bouleau espèce de boîte cylindrique qui, depuis, m'a beaucoup servi pour mes achats de lait ou de crème. J'augmente ma provision d'une orange pour 50 kopecks et de deux citrons pour 15 kopecks la pièce. C'était un peu cher, mais nous sommes loin du pays de ces fruits qui sont fort beaux. Le citron se coupe en tranches, un verre de thé pris avec une telle tranche est excellent. L'autre citron me sert à confectionner une limonade, au grand ébahissement de mes voisins. Un souvenir d'Emmanuel et du kiosqu. Les prix de ces fruits vous surprennent peut-être; quel sera alors votre étonnement quand je vous dirai qu'à Irkoutsk on est fort heureux quand on peut se procurer une orange pour 2 roubles (5 francs) et qu'un citron se paie couramment 30 kopeks (75 cts]).

" Rangez vous ! " Ce sont des soldats amenant des prisonniers. Toujours cet horrible cliquetis de chaînes.

Un troisième coup de sifflet et nous partons. Quelle foule ! Nous étions déjà serrés au départ de Jevlévo, maintenant c'est bien autre chose ; le bateau est surchargé ; dans les 1ères, les 2èmes, toutes les places sont occupées. Les passagers de 3ème classe sont sur le pont, comme dans les bateaux du Volga. Pas un coin inoccupé ; partout des gens couchés nuit et jour ; dormir et boire du thé semble être les seules occupations de ces voyageurs.

Quand je rentre au salon, je trouve sept messieurs, que je connaissais déjà (mais qui ne savaient à eux sept qu'un mot de français : Monsieur) assis autour d'une véritable pyramide d'écrevisses. Ils m'invitent et vous pensez que je ne refuse pas une pareille invitation ; tout en mangeant l'un d'eux m'explique qu'il a acheté ces 200 écrevisses toutes cuites pour 60 kopeks. Ce n'est pas cher, 10 centimes la douzaine et j'imagine qu'à ce prix-là la consommation serait bien autrement considérable chez nous.

À 4 heures relâche à un petit port verdoyant, quatre ou cinq maisons encadrées de grands arbres ; j'ai pris l'habitude de ne jamais revenir de terre les mains vides, aussi cette fois ma provision se compose de lait et de framboises ; mélangé dans un grand bol, avec quelques cuillerées de sucre, me donne un excellent rafraîchissant. La végétation est très-belle ; de grandes herbes de toute espèce croissent en touffes ; je parle pour la rive droite, toujours la plus élevée ; la rive gauche au contraire est une sorte de désert de sable. De pauvres villages se voient à de forts grands intervalles ; ce n'est plus l'animation du Volga ou de la Kama !

Le soir nous nous arrêtons pour prendre du bois. L'emplacement où nous stoppons est éclairé par de vastes bûchers et de loin le coup d'œil est vraiment très beau, surtout par une nuit si sombre que celle d'aujourd'hui.

Mercredi 29. Temps superbe, c'est vraiment dommage que les eaux de l'Irtich soient si limoneuses. Le labyrinthe d'îles dans lequel nous nous engageons serait bien plus beau sur des eaux bleues. Aujourd'hui j'ai fait la connaissance d'un " scopets ", c'est un vieillard imberbe appartenant à une secte religieuse qui a une atroce coutume. Comment vous expliquer cela décemment ? Ils ont pour but, semble-t-il, l'extinction de l'humanité. Je dis extinction et non disparition. Ce sont des gens à recommander au sultan pour la garde de son " harem ". Et notez bien que le gouvernement leur fait payer une forte somme moyennant quoi il les laisse tranquilles.

Jeudi 30. C'est singulier comme les russes, même ceux de la plus haute classe, ont des préjugés. Ce matin en sortant du salon je rencontre un de ces messieurs ; je le salue et lui tends la main, mais lui me dit : " Sortez du salon ou laissez-moi entrer à moins que vous ne vouliez que nous nous disputions ". Et il m'apprit que lorsque deux personnes se touchent la main par-dessus le seuil de la porte, il arrivera certainement qu'elles auront une querelle. Et il ajoute : " C'est un préjugé, si vous voulez, mais je ne peux pas m'en défaire ". Depuis j'ai eu maintes et maintes fois l'occasion de remarquer combien ces hommes instruits, (il est évident que je ne parle pas du peuple) sont imbus de pareilles superstitions pour dire le mot.

Vers 8 heures du soir nous arrivons à Samarova, village admirablement situé au pied de collines couvertes de forêts. C'était autrefois là qu'était la capitale d'un royaume ostiak, mais quand je descends à terre, aucun ostiak n'apparaît à la vue ; en effet il y a déjà bien longtemps qu'ils sont partis. Peu après avoir quitté cette ex-capitale je remarque un site charmant : une isba fort jolie, toute neuve, ressemblant beaucoup à un chalet de nos montagnes, entourée d'un bois, devant l'isba, une verte pelouse, un peu à gauche des champs. Une jeune fille en costume national, chemise brodée, jupon bleu et tablier brodé ; comme coiffure un diadème. Le costume national est très coquet. Si vous avez l'occasion de voir Judic dans...vous verrez un costume russe ; j'ai lu sur le Figaro, je crois, qu'elle avait rapporté ses costumes de Russie. Aussitôt voilà mes idées qui se mettent à trotter, trotter, et qui arrivent sur les bords du lac de Zurich où j'avais vu une petite maison dans un cadre assez pareil. C'est la plus jolie isba que j'aie vue sur tout mon parcours. Ce devait être quelque riche paysan.

Non loin de Samarova nous quittons les eaux limoneuses de l'Irtich pour entrer dans les eaux jaunâtres de l'Ob ; toutefois les deux fleuves ne se réunissent pas franchement, mais par petits canaux. Il semble que l'on traverse un tout autre pays : des deux côtés la plaine, la steppe, quelques trembles, quelques rares bouleaux, et de l'herbe sèche ; de même plus d'isbas, mais de pauvres cabanes bien éloignées les unes des autres, et tout auprès les magasins de vivres bâtis sur des pieux, précaution fort utile.

Le paysage n'ayant rien qui puisse attirer mes regards, je jette les yeux sur le pont pour voir ce qui se fait. Autour de moi, le plancher est jonché de débris des coquilles d'une toute petite amande. Vous ai-je déjà parlé de cette amande que l'on tire des pommes du khiche, sorte de cèdre sibérien ? Je ne le crois pas. De ces amandes que l'on se procure à très bon marché tout le monde mange, aussi bien dans les premières que dans les troisièmes classes. Toute la journée on en mange, en causant même, de sorte que si la conversation languit on entend les petite craquements des amandes sous la dent. Quelqu'un a nommé ces petits fruits la conversation sibérienne.

Vendredi 31 Août. Le rivage de l'Ob se dégrade et tombe par morceaux dans le fleuve; aussi ce sont de véritables débris d'avalanches que j'aperçois ; de temps en temps la rive droite s'élève un peu et c'est dans ces places-là que le rivage se brise, emportant avec lui les arbres et les arbustes qui enchevêtrent leurs branches de façon à former une véritable palissade.

À midi le sifflet retentit; un petit arrêt de 20 minutes à Sourgout, le temps de charger du bois. Ce village de 1.200 âmes m'intéresse parce que c'est le point le plus septentrional que j'aie atteint. Sourgout est situé par 61 ° 20 ' de latitude nord. Et quoique bien misérable est regardée, m'assure un passager, comme une capitale par les habitants de tout le pays environnant. Et cela n'a rien d'étonnant, aucun village n'existant dans les environs, mais seulement de misérables hameaux que des centaines de verstes séparent les uns des autres. Ce pays est d'un aspect très-triste, tout est désert, aucune végétation, la steppe doit être quelque chose de ce genre, mais en mieux, car depuis Samarova je n'ai pas aperçu un coin de verdure. Songez que nous sommes bien au nord et qu'ici ne peuvent guère croître que des pins et des mélèzes. Ce vaste désert de l'Asie septentrionale, de l 'Oural au détroit de Bering s'appelle toundra. M. A. qui a voyagé dans ces toundras me dit n'avoir rencontré que des mousses et des lichens.

De là nous descendons au sud-est par une pente très légère ; près de Sourgout une très-grande quantité d'îlots rendent notre marche difficile. Quelquefois nous rencontrons des amas d'herbes flottantes formant de véritables petites îles, sur lesquelles ont trouvé asile plusieurs couples de canards sauvages.

Samedi 1er Septembre. Ce matin à 3 heures nous faisons la rencontre d'un bateau à vapeur qui retourne à Tiumen. Vers 5 heures nous abordons à un misérable village ostiaque. À peine approchons-nous que nous sommes accostés par un canot creusé dans un tronc d'arbre ; ce canot fort petit est manoeuvré par un individu petit et trapu, au visage rond ; c'est un Ostiak . Il a le regard sans intelligence ; ses cheveux sont incultes et se répandent sur son cou et sur ses oreilles ; il est d'une excessive malpropreté. En somme c'est un être assez semblable aux Lapons et aux Samoyèdes que je me rappelle avoir vu à Berlin et à Pétersbourg. Nous abordons et je descends à terre pour examiner les habitations de ces Ostiaks. Leurs maisons sont construites en troncs d'arbre ; elles sont basses, à une seule chambre et horriblement malpropres ; à côté de la maison un grenier bâti sur pilotis. Le temps de jeter un coup d'œil dans la chambre et vite nous remontons à bord car le sifflet a déjà retenti. Nous causons beaucoup de ces hommes et de leurs moeurs ; ce que j'en apprends me donne l'envie de pouvoir faire une plus longue visite . Heureusement que demain nous aborderons encore en pays ostiak avec une halte d'une demi-heure à peu près, nos aurons tout le temps de faire plus ample connaissance. Ces misérables individus que je viens de voir sont les descendants d'un peuple qui, avant la conquête russe, avait une organisation qu'il ne possède plus du tout ; les Ostiaks habitaient des villes mais les conquérants les ont forcés de reculer au nord, et maintenant leurs villes n'existent plus et sont remplacées par de tristes villages. Ils sont soumis à leurs maîtres et paient un impôt annuel de 4 roubles par tête. Quelques uns ont été convertis à la religion orthodoxe, mais la plupart sont restés idolâtres. Du reste ils ne sont pas difficiles à convertir ; seulement sitôt que le pope est parti, les voilà qui reviennent à leur religion primitive.

Le soir vers minuit un choc formidable renverse nos verres de thé, nous venons de toucher un banc de sable et nous restons stationnaires.

Dimanche 2 septembre. Aux premières lueurs du jour nous nous dégageons et nous voilà de nouveau en route. Au matin nous abordons à Timskoe petite station à l'embouchure de la rivière Tim. La berge est minée par les hirondelles qui y font leurs nids. Les pâturages ont remplacé les terrains incultes ; on s'aperçoit que nous descendons au Sud. Dans ces pâturages d'immenses troupeaux de chevaux s'ébattent joyeusement. Peu d'arbres cependant et pas encore de sapins ni de pins. Puis vient une station ostiaque. Ces hommes sont bien laids, mais bien agiles ; ils manient avec une ardeur remarquable leurs canots d'écorce et tournent toujours autour du steamer. Ils vendent à un prix minime de gros poissons qui ne sont absolument pas mauvais. Aussitôt quelques passagers empruntent une marmite au cuisinier du bord, puisent de l'eau dans l'Ob et s'en vont faire cuire sur le rivage une soupe au poisson, soupe très bonne. Nous entendons de longs aboiements et nous nous dirigeons de ce côté pour savoir quelle espèce d'animal peut pousser de si plaintifs hurlements. Ce sont deux énormes chiens ostiaques, deux véritables loups, qui gardent l'entrée d'une hutte faite de petits bouleaux plantés en terre les uns contre les autres et se rejoignent par le haut. La porte est une simple natte, nous la soulevons et entrons. Une vieille femme sordide est couchée sur des peaux de mouton, elle fume une toute petite pipe et nous demande des kopecks. Les kopecks reçus, elle nous envoie toutes sortes de bénédictions et nous sortons contents de respirer un air pur et de fouler les hautes herbes. La végétation est très-belle. Des feuilles partout. En rentrant à bord nous cueillons des baies appelées pommes par les sibériens, mais en réalité de la grosseur d'une petite framboise. C'est le pyrus baccata siberica, me dit M. Raievski.

Lundi 3 Septembre. À 2 heures du matin long arrêt à Narim, petite ville de 2.000 habitants construite sur la rive droite, sur une berge que minent constamment les eaux du fleuve, ce qui amène la chute continuelle des maisons. Près de là l'embouchure du Khet, rivière qui, me dit-on, deviendra importante par la construction d'un canal qui reliera entre eux l'Ob et l'Iénisséi. J'ai l'occasion de voir pêcher le sterlet, un poisson exquis qui nous est servi très-souvent à dîner. Vous ai-je déjà parlé des dîners à bord du bateau ? Je ne le crois pas. On dîne à prix fixe. 3 plats coûtent 75 kopeks, quatre plats un rouble. Chaque matin à 11 heures, le restaurateur vient afficher la carte du jour. Quant au vin, il est hors de prix. Une demi bouteille de Chablis coûte 1 rouble et 40 kopecks (3 francs 50). Le soir tandis que je suis au salon, j'entends chanter ; je m'empresse de monter sur le pont et j'aperçois un groupe à l'arrière du bateau. Ils sont là quinze ou seize tant jeunes gens que jeunes filles qui chantent leurs airs nationaux et des chansons. Parmi ces choeurs un surtout m'est resté dans la mémoire, un chant triste, doux, qu'accompagne fort bien le murmure de l'eau ; c'est le chant du Volga. En général les airs sont tristes et cependant à ces airs tristes sont parfois adaptées des paroles gaies ; quelquefois aussi c'est le contraire qui a lieu : des paroles tristes sont adaptées à des airs gais ce qui est le cas pour la fameuse Cosaque. Les chants continuent bien avant dans la nuit, malgré l'épais brouillard qui nous entoure.

Mardi 4 septembre. Grande joie à bord ; le capitaine nous assure que nous serons ce soir à Tomsk, puisse-t-il dire vrai ! Les bords de l'Ob sont couverts de bois de sapins, de pins, de bouleaux ; quelques trembles par-ci par-là. Quelquefois j'aperçois de grandes trouées dans les bois ; ce sont des passages coupés par les chasseurs et dans lesquels ils tendent des lacets. Les canards voyant un chemin libre s'y engagent et vont s'étrangler dans les lacets. C'est une manière très simple de chasser et très fructueuse.

Nous nous arrêtons une dernière fois à un petit village, le temps de prendre du bois et de repartir. Vers le soir le brouillard nous entoure et paralyse notre marche. Nous n'arriverons que demain.

Mercredi 5 Septembre. Nous ne naviguons plus sur l'Ob mais sur la rivière Tom fort peu profonde à cet endroit, si peu profonde qu'à 20 verstes de Tomsk, nous sommes obligés de passer sur un bateau plus petit. Tout est en mouvement, personne ne peut rester en place. C'est le dixième jour de navigation ; si les eaux n'eussent pas été si basses, nous aurions pu faire ce trajet en sept ou huit jours. À 1 heure le sifflet retentit longuement ; nous arrivons, mais nous devons débarquer à 6 verstes de la Ville. Quel brouhaha! Les cochers se pressent au port ; vite M. Raievski va se mettre en quête d'un drojki pour nous et d'une charrette pour nos bagages. Aussitôt qu'il a trouvé ce qu'il nous faut, nous voilà en route à la recherche d'une chambre que nous trouvons à l'hôtel de Sibérie, un affreux hôtel dont vous ne pouvez avoir aucune idée. Il ne me restait plus que 1.500 verstes à faire en tarantass et j'avais hâte de continuer mon voyage. Dans mon prochain chapitre, je vous donnerai un rapide aperçu de Tomsk, rapide parce que n'étant resté que 24 heures dans cette ville, j'ai eu à peine le temps de la parcourir.

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Chapitre V
De Tomsk à Krasnoiarsk

Pour vous donner une idée de l'hôtel où nous étions descendus, mauvaise auberge qui s'appelait pompeusement Hôtel de Sibérie, il suffit de vous dire que ma chambre n'avait ni clef, ni serrure, ni loquet, ni verrou, aucun moyen de fermeture, que l'ameublement se composait d'un mauvais grabat en bois sans matelas, ni sommier, ni drap, 4 planches comme un cercueil ; les chaises et les fauteuils sont remplacés ici par un tabouret de bois, ajoutez une table de jeu boiteuse et vous avez l'ameublement (3 roubles). Quant aux soins de propreté, si vous avez l'intention de vous laver, il faut aller tout au fond du corridor ; là vous trouvez une armoire, vous l'ouvrez et voyez une cuvette de cuivre au-dessus de laquelle est suspendu un petit réservoir contenant 1 litre et demi d'eau à peu près, vous levez une sorte de bouchon mobile qui est dans la partie inférieure de ce réservoir et l'eau coule. Voilà le lavabo sibérien.

Du reste cette pénurie s'explique car les Russes emportent en voyage et leurs draps, et leurs oreillers, et leurs essuie-mains quelquefois même leurs matelas. Quant au manger, il nous fut impossible de dîner, la soupe étant de l'eau et le beefsteak un morceau de vache coriace. Heureusement qu'à l'Hôtel d'Europe, un peu plus loin, nous trouvâmes un dîner convenable.

Après quoi une courte promenade en ville me fait voir une cité qui sans être remarquable est une des plus jolies de Sibérie, ce qui, comme vous pouvez le penser, ne tire pas à conséquence.

Les demeures de ses 30.000 habitants s'étagent en amphithéâtre sur les flancs d'une colline dominant la rive droite de la rivière Tom et forment un aspect pittoresque.

En me promenant je rencontre pour la première fois des chinois près de leur pays. Ils portent le costume traditionnel orné cependant d'un certain nombre de galons d'or et d'argent, ce qui s'explique car ils font partie d'une ambassade qui se rend à Pétersbourg, paraît-il. Un peu plus loin, une file de voiture à deux chevaux ; tout le monde enlève son chapeau et se signe sur son passage. Qu'est-ce que cela signifie ? C'est l'archevêque qui se rend en Russie.

En passant devant une boutique de confiseur nous entrons manger quelques douceurs. Le maître de l'établissement est un des nombreux polonais envoyés en Sibérie en 1863. Il est libéré depuis quelques mois ; comme tous les autres polonais, mais il ne retourne pas en Russie faute d'argent.

Mais ce n'est pas tout que de se promener il faut songer que nous allons à Irkoutsk et pour cela il faut se procurer un tarantass ; aussi M. Raievski et moi allons à la recherche de ce véhicule. Après en avoir examiné cinq ou six, M. Raievski se décide à en acheter un pour 180 roubles, celui-ci lui paraît réunir toutes les commodités désirables. Quant au podorojné nous ne nous en occupons pas, M. Raievski en ayant un dit de la couronne.

Je vous ai promis quelques explications sur le podorojné. On appelle ainsi une espèce de passe-port que l'on doit montrer à chaque maître de poste pour qu'il donne des chevaux. Il y en a de trois classes.

1° Les podorojnés de courrier qui priment les autres ; on ne les délivre qu'aux courriers du tzar et le porteur a même le droit de faire dételer les chevaux de votre tarantass pour les faire atteler au sien.

2° Les podorojnés officiels qui se donnent aux fonctionnaires ; ceux-ci vous donnent le même droit que les podorojnés de courriers, mais seulement sur les podorojnés simples qui forment la troisième classe et qui se délivrent aux simples voyageurs. M. Raievski se rendant à Irkoutsk comme inspecteur général des établissements d'instruction de Sibérie Orientale est donc muni d'un podorojné de deuxième classe, ce qui est infiniment agréable. Donc, munis de ce podorojné, nous nous rendons au bureau de poste où l'on nous promet des chevaux pour 1 heure après midi le lendemain.

Puis nous rentrons à l'hôtel où la fatigue me procure le sommeil.

Jeudi 6 septembre. À midi déjà le tarantass est là attelé de sa troïka ; il est convenu que chacun de nous paiera un cheval et demi soit par verste 2 kopeks 1/4 tant que nous sommes en Sibérie Occidentale et 4 kopeks 1/2 quand nous serons en Sibérie orientale. Aussitôt que le tarantass est arrivé nous commençons à arranger nos bagages aussi commodément que possible. Heureusement que mon compagnon de route peut me prêter un de ses nombreux coussins, sans quoi je ne sais comment j'aurais fait le trajet. Enfin à midi et demi tout étant prêt nous prenons un beefsteak à la hâte nous montons dans notre équipage, le garçon de l'hôtel lâche les trois chevaux et en avant les sonnettes de la douga (sorte d'arc qui tient levée la tête des chevaux) au galop de l'attelage. Me voilà donc parti pour la dernière partie de mon voyage espérant bien ne rencontrer aucun désagrément sur les 1.500 verstes qui me restaient à parcourir. En cela malheureusement, je me trompais.

Mais revenons à notre récit. Tout d'abord les chemins sont bons ; ce plaisir ne dure pas longtemps, il dure même si peu que quelques verstes plus loin la route devient horrible par suite d'une pluie tombée les jours précédents.

Enfin les 30 verstes de la première station sont franchis sans trop de déboires. Les déboires commencent ici où le maître de poste répond à nos demandes ces deux mots qui ont souvent fait mon désespoir, mais que l'on finit par accepter tranquillement : Nietto lochadié (pas de chevaux). Cependant on en cherche par tout le village. Pendant ce temps je vais vous parler un peu, non du tarantass (je vous en ai déjà donné la description à Ekaterinbourg) mais de l'attelage. Ce sera vite fait, l'attelage étant excessivement simple. Il n'y a pas longtemps que j'ai appris à reconnaître l'utilité de la douga, espèce d'arceau de bois qui se place au-dessus de l'encolure du cheval du milieu. Les brancards sont très éloignés et la douga sert à conserver leur distance qu'une corde tend à amoindrir. Le collier du cheval repose sur cette corde de sorte qu'il est fixe. Le cheval du milieu n'est retenu que par ce collier qui ne le fatigue en rien et les brancards sont si espacés qu'ils ne le touchent jamais ; les autres chevaux sont attachés de chaque côté. Vous savez déjà que le cheval du milieu est le trotteur et les autres, ceux de côté, les galopeurs.

Enfin nous avons nos chevaux ; en route sans tarder ! Singulier pays que nous traversons. O mes illusions d'écoliers où êtes-vous ? Où est cette vaste plaine sibérienne que je me représentais en regardant la carte d'Asie ? Il se trouve que cette vaste plaine est une suite non interrompue de collines dont l'ascension est quelquefois ardue, surtout au point de partage des eaux de l'Ob et de l'Yénisséi où nous arrivons vers le soir. Les chemins sont si mauvais que je suis forcé d'employer une éloquence extraordinaire pour décider mon compagnon à voyager de nuit. Les secousses que nous ressentons sont parfois horribles ; les chemins boueux sont praticables parce qu'on les a en quelque sorte planchéiés de troncs d'arbre. Mais ces troncs d'arbre nous secouent de telle façon qu'à chaque minute je m'attends à ce que notre tarantass soit réduit en morceau. Toutefois dans cette première journée nous avons franchi 60 verstes et vers 3 heures du matin nous arrivons à une station où nous nous hâtons de prendre du thé; de nouveau pas de chevaux, aussi profiterai-je du temps que nous avons pour vous parler un peu des maisons de poste sibériennes.

Vendredi 7 Septembre. La maison de poste est une grande et belle maison, dans les stations importantes, et dans les petites stations un infâme réduit. Naturellement ces maisons, comme toutes les maisons de paysan russe sont en poutres. La maison contient deux ou trois chambres: une chambre quelquefois deux pour les voyageurs et une ou deux chambres pour le motritel ou maître de poste. La maison de poste se reconnaît à ce que devant la porte de la cour il y a toujours un poteau au sommet duquel est clouée une planche. Sur cette planche le nombre de verstes qui séparent cette station de Moscou, de Krasnoiarsk et d'Irkoutsk. Quelquefois devant la maison quelques arbustes entourés d'une palissade constituent le jardin de plaisance du propriétaire. Indépendamment de la maison, il y a les écuries, les hangars, les remises, tout cela occupe une assez vaste surface entourée d'une haute palissade. Entrez avec moi dans cette station. Que voyez-vous dans la salle des voyageurs, une table, des bancs, une ou deux chaises, quelquefois un canapé qui fut rembourré dans des jours meilleurs. Aux murs blanchis à la chaux le portrait du tzar et de la famille impériale ; quelques affreuse chromolithographies, quelquefois la carte de Sibérie ; puis un tableau indiquant le nombre de verstes de cette station à la précédente et à la suivante, le prix de chaque cheval, des détails sur le chemin ; plus loin la patente du maître de poste. Dans un coin et en haut l'icône obligée devant laquelle brûle une petite lampe ou un cierge. Sous cette icône généralement se trouve une petite table occupée par un registre sur lequel on peut inscrire les plaintes que l'on croit avoir à faire soit contre ce motritel soit sur la route. Voilà donc la salle d'attente que chaque voyageur a le droit d'occuper gratuitement deux jours. Suivez-moi chez le motritel, dans son bureau, car il nous faut aller donner notre podorojné. Dans le bureau une table ; sur cette table tout ce qu'il faut pour écrire et le registre sur lequel sont inscrites les heures d'arrivée et de départ des voyageurs. Sur ces registres vous pouvez toujours voir s'il y a oui ou non des chevaux disponibles. Donc regardant sur ce livre nous voyons que nous aurons des chevaux dans une demi heure, soit à 6 heures ce matin. Fort bien. Hâtons-nous de prendre un verre de café dont mon compagnon a une provision et en route pour 22 verstes jusqu'à Ischim. Pour la première fois nous traversons une rivière en bac. Il est fort tôt, aussi nous avons de la peine à réveiller les passeurs. Enfin notre tarantass est monté à bord et nos chevaux se tiennent tranquilles. Puis par un chaud soleil qui contraste beaucoup avec les autres journées nous atteignons la station. La route continue sans accident et à 4 heures nous arrivons à Marinsk, petite ville où un dîner de chtchi (bouillon servi avec les choux et le bouilli) nous remet d'une traite de 117 verstes. Nous nous trouvons à cette station avec un polonais qui retourne dans sa patrie après 20 ans d'exil non volontaire. Ici commencent les histoires de brigands, notre yernstchik nous en raconte d'invraisemblables tandis que nous traversons une forêt de bouleaux. Les bouleaux et les pins sont les seuls arbres que nous rencontrions sur notre route. Les 24 verstes qui nous séparent de la dixième station ne nous prennent pas moins de trois heures tant les chemins sont atroces. Aussi est-il nuit close quand nous arrivons à Souslova et les histoires de brigands d'un côté, de l'autre la route détestable nous engagent à passer la nuit à la station. Ce sont donc 234 verstes que nous avons parcourues en un jour et demi C'est peu, mais il faut nous en prendre à la pluie qui a défoncé les chemins.

Samedi 8 Septembre. Hier soir je me suis étendu sur un banc de bois, le préférant au canapé qui pourrait bien me procurer des démangeaisons. M. Raievski a monté son lit, un lit en fer fort commode et nous avons dormi tant bien que mal jusqu'à 4 heures. (somnambulisme) À 4 heures on attelle nos chevaux, après quoi nous prenons naturellement du thé, puis à 5 heures nous galopons en regardant lever le soleil qui vient à notre rencontre.

Nous croisons d'immenses convois de charrettes transportant du thé ou autre marchandise. Je vous ai déjà parlé de ces caravanes ; nous en avons déjà rencontré passablement entre Ekaterinbourg et Tiumen. Les marchandises que l'on transporte par ce moyen mettent 6 à7 semaines pour aller de Tomsk à Irkoutsk. Les chevaux se changent toutes les 2 ou 3 stations ainsi que les conducteurs. C'est une société, une compagnie de messageries qui se charge du transport.

Le paysage a peu de variétés, ce ne sont que monts et vaux, quelquefois la route va en zig-zag ; quelquefois à un contour apparaît un village pittoresquement situé. D'autrefois la station se trouve tout au fond d'un vallon et en y descendant nous apercevons la rude pente que nous aurons à gravir en la quittant. Vers 10 heures du soir après la station Krasnoretchinsk nous passons la frontière de la Sibérie orientale, comme nous l'indiquent 2 colonnes en briques rouges que nous avons peine à apercevoir par la pluie qui tombe et rend l'obscurité encore plus profonde. Le yernstchik est descendu de son siège et va reconnaître le chemin. Il est impraticable, aussi devons-nous prendre à travers champs au risque de verser. Mais tout est bien qui finit bien et nous atteignons la station à minuit et demi. Pas de chevaux ; force nous est donc de rester à les attendre. Je déballe du chocolat Suchard et nous buvons deux verres de cet excellent chocolat suisse après avoir soupé d'une langue salée (conserve américaine faisant partie des provisions de M. Raievski). La seule chose russe dans notre repas est le pain, ce pain noir des paysans ; encore nous a-t-on servi du pain qu'ils décorent ici du qualificatif blanc mais qui n'est que gris. Puis des profondeurs de notre tarantass M. Raievski sort son lit, un matelas, des draps, des coussins et s'établit de façon à passer une bonne nuit. Pour moi je m'enroule dans mon unique couverture et m'étends sur un banc de bois préférant ce meuble presque inhabité à un soi-disant canapé qui doit posséder une nombreuse population.

Dimanche 9 Septembre. La pluie a cessé et à 5 heures un beau soleil éclaire notre départ. 12 verstes plus loin nous arrivons dans une belle plaine, à sec à cette époque, mais inondée au printemps; au bout de cette plaine la rivière Tchoulim, et sur l'autre bord, bord escarpé la jolie petite ville d'Atchinsk, pittoresquement située. Nous passons la rivière en bac et je vais vous donner ici l'explication que je vous ai promise. À une assez grande distance du point où l'on veut traverser la rivière à un demi kilomètre en amont, environ, une ancre est mouillée au milieu de la rivière; à cette ancre est attachée une solide corde à laquelle est amarré le bac proprement dit; mais pour que cette corde ne se mouille pas, elle est soutenue au-dessus de l'eau par une série de bateaux. Le bac lui-même se compose d'un plancher fixé sur deux bateaux plats, ce plancher clos de barrières est quelquefois de telles dimensions que cinq tarantass s'y trouvent à l'aise, c'est-à-dire pour parler européen que huit calèches peuvent s'y placer. Le bac est muni d'un gouvernail et est amarré à la rive. Quand le tarantass est placé on démarre et le bac se met en mouvement sous l'impulsion du courant. Vous voyez que la Sibérie utilise la force motrice de ses rivières. La rémunération est assez modérée, environ 30 kopecks pour un tarantass. Les voyageurs munis de podorojnés de première et de deuxième classe n'ont rien à payer ; c'est notre cas ; néanmoins nous donnons toujours 20 kopecks de pourboire à nos passeurs. C'est la somme que nous avons adoptée également pour les pourboires des yérnstchiks. Ordinairement on appelle cela " pour l'eau-de-vie " ; les voyageurs plus raffinés donnent non " pour l'eau de vie ", mais " pour le thé ". Quoi qu'il en soit c'est toujours un pourboire. Il est de bien bonne heure quand nous arrivons en vue d'Atchinsk et une brume matinale masquant la ville nous offre un ravissant coup d'œil. Puis cela se dissipe à mesure que nous avançons et quand nous avons traversé la rivière et gravi l'escarpement le soleil radieux éclaire les maisons des 4.500 habitants de cette petite ville.

Il est dimanche et 7 heures du matin quand nous arrivons à la maison de poste; cependant malgré l'heure matinale nous voyons arriver le directeur du gymnase en habit brodé, chapeau gansé. Il vient rendre visite à son Excellence l'inspecteur des gymnases de la Sibérie orientale Nicolas Ivanovitch Raievski, qui est entré hier sur le territoire où il doit exercer ses fonctions.

En sortant d'Atchinsk nous descendons un peu puis gravissons une pente assez douce. La route est bonne, ce qui m'étonne beaucoup ; peut-être la Sibérie orientale fait-elle " balai neuf " pour me servir d'une expression genevoise. Puis deux stations plus loin une descente vertigineuse que nous faisons au triple galop. Quand nous sommes au bas de cette rude côte nous nous remettons un peu, nous frottant et nous tâtant pour nous assurer que nos membres sont bien tous à leur place. Mais nos chevaux, eux ne s'arrêtent pas et emportés par l'élan gravissent toujours au triple galop une montée qui vient naturellement après la descente. Ce sont toujours des endroits difficiles ; au commencement de la descente le yernstchik retient tant qu'il peut ses chevaux, mais peu à peu le poids du tarantass pousse les chevaux qui reprennent leur allure endiablée. Notre voiture possède bien un fer qui pourrait enrayer, mais le yérnstchik préfère ne pas le mettre lorsqu'après la descente se trouve une montée, vous comprenez facilement pourquoi. Avant d'arriver à la 23ème station nous passons en bac la rivière Kerntchoug. A cette 23ème station nous apprenons des nouvelles qui nous auraient peut-être effrayés au commencement du voyage, mais qui, actuellement ne nous inquiètent nullement. Sommes-nous aguerris ? Ou savons-nous déjà que ces histoires sont toutes amplifiées ? Je penche pour la dernière hypothèse, Voici ce que nous dit le smotritel. Dans la forêt qui s'étend entre cette station et la suivante on a trouvé deux cadavres. C'étaient deux voyageurs à pied que l'on a assassiné. Puis un deuxième conte : un ours a rencontré un tarantass et a passé tranquillement son chemin sans même s'amuser à effrayer les chevaux. Ceci ne nous empêche nullement de continuer notre route et comme il se fait tard et qu'il n'y a pas de chevaux à la poste nous en prenons à la poste libre, tenue par des paysans. Ces chevaux-là nous coûtent 10 kopeks par cheval et par verste au lieu de 3 que nous payons ordinairement, car je ne sais si je vous l'ai déjà dit, mais en Sibérie orientale le tarif postal est augmenté. En Sibérie occidentale on paie 1 kopek et demi par cheval et par verste; en Sibérie orientale 3 kopeks. Vers 11 heures nous arrivons à Ioukhovsk avant-dernière station avant Krasnoiarsk. Là nous attend le Postmeister de Krasnoiarsk. Il est venu, envoyé par le gouverneur de Krasnoiarsk avertir M. Raievski qu'il devra aller à Yénisséisk depuis Krasnoiarsk c'est-à-dire à 300 verstes au Nord de cette ville. Cette nouvelle me jette dans un grand embarras, car arrivé à Krasnoiarsk je serai sans tarantass et sans papoutchik. Toutefois cela ne m'empêche pas de dormir jusqu'au lendemain à 5 heures, heure à laquelle nous partons.

Lundi 10 septembre. La dernière station est passée et 9 verstes plus loin nous apercevons Krasnoiarsk qui n'est qu'à 2 verstes de nous ; ces deux dernières verstes sont abominables, néanmoins nous les faisons sans encombre et à 9 heures ½ nous atteignons " l'Athènes de la Sibérie " ce qui, en langage populaire signifie Krasnoiarsk. Ici se place le seul accident grave de mon voyage, accident dont je vous entretiendrai dans ma prochaine lettre.

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Chapitre VI
De Krasnoiarsk à Irkoutsk

Dans ma dernière lettre je vous parlais d'un accident qui m'avait retenu à Krasnoiarsk pendant trois jours. Voici la nature de cet accident. M. Raievski, mon obligeant compagnon de route devait aller à Yénisséisk visiter les gymnases et cette visite devait lui durer huit jours. Or je ne pouvais songer à attendre si longtemps. Encore bien moins pouvais-je songer à partir seul, aussi dus-je prendre le seul moyen qui me restât : chercher un nouveau compagnon de voyage. Je savais autant de russe que lors de mon départ, c'est-à-dire juste assez pour ne pas mourir de faim ou de soif et je fus tout heureux de trouver à l'hôtel où nous étions descendus un valet parlant l'allemand, qui me promit son concours. Pendant qu'il cherchait je parcourais la ville, triste ville encore toute noircie du terrible incendie de 1881, et c'est un aspect désolant que celui de ces pieux calcinés qui se lèvent au bord des rues comme des indicateurs de malheur.

Ce fut une perte de 7 à 8 millions de roubles (20 millions de francs) . €a et là, un mur noir se montre, mais c'est chose exceptionnelle, car les maisons sont pour la plupart construites en bois.

Ce malheur a eu le bon côté de renouveler la ville qui d'ici à deux ou trois ans sera complètement rebâtie et beaucoup mieux qu'auparavant car de jour en jour, les constructions en briques prennent une plus grande proportion.

Près de la cathédrale, le vaste jardin public, planté de beaux bouleaux, de pins et de sapins ; au milieu le kiosque-restaurant, non loin un jeu de quilles très fréquenté à ce qu'il me paraît.

Mais je n'ai pas grande envie de me promener et je rentre à l'hôtel dormir sur un affreux lit, dont on se contenterait difficilement. Mais voilà longtemps que je ne peux être tranquille dans une chambre et je ne tarde pas à m'endormir sans plus m'occuper de la dureté de ma couche.

Mardi 11 Septembre. M. Raievski est parti ce matin et aussitôt après son départ, je suis les conseils de mon hôte et je vais m'installer dans une petite chambre à la station postale, pensant trouver plus vite un papoutchik.

C'est aujourd'hui le jour de nom de l'empereur et la joie est grande dans la ville. À midi j'assiste à une parade sur la place qui s'étend devant la cathédrale, puis je hèle un cocher et lui dis que je veux me promener et voir les environs (phrases apprise par cœur le matin même). Il me conduit jusqu'à un monastère situé dans un fort joli endroit, mais où les cousins et les mouchillons sont si nombreux que je me vois forcé de rebrousser chemin et de retourner en ville où j'apprends enfin que mon obligeant valet d'hôtel a trouvé pour moi un papoutchik chez lequel nous nous rendons sans tarder ; c'est le fils de l'archidiacre de la cathédrale. Cet archidiacre qui ne parle que le russe veut à toute force voir mon passeport et quoiqu'il n'y comprenne rien il le tourne et le retourne dans tous les sens, espérant y découvrir quelque chose d'extraordinaire. Enfin par l'entremise de mon interprète, il est décidé que nous partirons dans deux jours à 9 heures du matin, après quoi comme il est tard, je vais voir l'illumination, pauvre illumination ; quelques lampions sur les bornes, des bougies aux fenêtres des maisons, deux ou trois transparents, voilà en quoi consiste l'illumination sibérienne. Enfin, tous ces gens ont l'air de s'amuser et moi même j'ai de bonnes raisons pour ne pas être triste. Toutefois je rentre cette fois à la station postale où je dors aussi bien qu'à l'hôtel.

Mercredi 12. Aujourd'hui c'est le jour des emplettes ; thé, sucre, tabac, cigarettes, j'achète tout ce qu'il faut pour le voyage ; je me munis de nombreuses pièces de 20 kopecks pour les pourboires des yernstchiks, puis je vais à la recherche d'un Suisse M. Bongard, maître de français au gymnase. Mon Suisse me reçoit d'une façon très cordiale et me force à déménager mes effets chez lui et à venir chez lui pour mon dernier jour de séjour ici. Je ne demande pas mieux que de lui obéir et notre journée se passe en causeries, le temps s'étant mis à la pluie. Nous parlons de tout, de la patrie qui est si loin, du voyage, des russes, de la Sibérie, de tout ce dont peuvent parler deux hommes loin de chez eux. Il fut assez complaisant pour me donner tous les renseignements suivants touchant les établissements d'instruction publique de la ville. Il y a un gymnase classique de garçons avec 350 élèves : on y enseigne le latin, le grec, le français, l'allemand, les mathématiques, l'histoire et la géographie; un gymnase de filles avec 250 élèves et une école de métiers avec 50 élèves.

Enfin il me donna divers conseils pour la route et je me suis bien trouvé de les avoir suivis. Il n'y en a qu'un que je ne pus suivre, c'est celui d'acheter un tarantass, et si je ne mis pas ce dessein à exécution, c'est faute d'argent, j'étais forcé de voyager dans les tarantass postaux qu'il faut changer à chaque station ce qui fut fort désagréable. Ce soir-là je me couchai de bonne heure et passai une nuit excellente sur un canapé.

Jeudi 13. Le matin à 10 heures, le tarantass attelé de la troïka nous attend ; j'arrange mes bagages avec mon nouveau compagnon qui ne parle que russe ( ! ! ! !) et je remercie une dernière fois cet excellent M. Bongard.

Je voyageais alors dans cet immense bassin de l'Yénisséi et de ses affluents qui couvre une surface de 3 millions de km2.

Ce grand fleuve de 5500 km. n'est surpassé que par l'Amazone et le Mississipi. Je n'entrerai pas dans de grands détails géographiques et me contenterai de vous indiquer que sa largeur est de 1500 mètres au moins et que sa profondeur est de 12 mètres en temps ordinaire et de 25 en temps de crue. Quant au climat de Krasnoiarsk il est brûlant en été, glacé en hiver, époque à laquelle le thermomètre descend presque à 40°. En été comme nous l'avons vu les moustiques sont nombreux et insupportables.

Comme commerce, les fourrures, comme chasse des renards, des loups, des ours, des coqs de bruyère, des gelinottes, des canards sauvages, des bécasses et des bécassines.

Comme baies, il y en a de grandes quantités et de nombreuses espèces; on y trouve surtout des groseilles. Quant au sol, il produit de l'avoine, de l'orge, du froment, du seigle.

La flore est splendide, malheureusement je ne connais rien en botanique et depuis que je suis en Sibérie je le regrette, car aussi bien à Irkoutsk qu'ailleurs on pourrait faire de riches collections.

Mais quittons Krasnoiarsk et passons l'Yénisséi sur un bac; puis un second bras sur un pont de bateaux et un troisième bras sur un bac. Cette fois mon voyage sera fort désagréable. En effet 1000 verstes à passer avec un compagnon qui ne comprend que le russe, et dans un tarantass postal qui outre l'inconvénient du peu de commodité a celui du changement d'équipage à chaque station. Cependant cette première journée ne nous offre rien de particulièrement ennuyeux, et le soir nous avons parcouru 6 verstes et demie.

À 1 heure de la nuit nous repartons par une pluie terrible et dans une simple " télègue " sorte de mauvais char de paysan que nous trouvons à la poste libre car le maître de poste du gouvernement n'a ni chevaux ni équipage à nous offrir. Mais peu à peu le ciel s'éclaircit et une bonne gelés achève de m'enlever le peu de bonne humeur qui me restait. Le matin donc nous nous apercevons que nos chevaux avancent avec peine et glissent sur une boue rougeâtre que le soleil dégèle peu à peu. Mais foin de tout cela ! Le soleil a reparu et le temps est de nouveau splendide. Nous marchons sur une route bordée d'absinthe sauvage dont l'odeur me rappelle quelque peu l'heure de midi de Genève ; puis les champs qui bordent le chemin sont couverts de fleurs. Dans l'après-midi l'aspect du pays change considérablement ; les champs n'occupent plus à eux seuls le pays, ils sont séparés les uns les autres par de grands bois de pins et de mélèzes d'une belle hauteur. Je m'amuse fort à observer les mouvements des gerboises, petits quadrupèdes de la grosseur d'un gros rat. Ils me laissaient approcher et se dressant sur leurs pattes de derrière me regardaient avec curiosité. Puis au bout d'un instant quand je n'étais plus qu'à quelques pas d'eux ils disparaissaient d'un coup dans un trou. Les gerboises vivent en colonies et aiment les terrains arides, ainsi ne font-ils leurs terriers que sur les talus des routes.

Une autre rencontre qui me cause un sentiment bien pénible est celle de prisonniers dont les chaînes font un bruit lugubre auquel je ne puis m'accoutumer quoique depuis le commencement de mon voyage j'en aie rencontré un assez grand nombre. Comme toujours il y en a parmi eux qui ont l'air d'être fort contents de leur sort ; ils chantent quelquefois en choeur des chansons de leur pays, de ces chansons russes au rythme lent et triste. Les soldats qui les accompagnent paraissent plus ennuyés que ces pauvres gens qui ne reverront peut-être jamais le pays natal ou qui ne le reverront que dans 10 ou 15 ou 20 ans. Les forçats malades font la route dans des charrettes à un cheval. L'officier chargé de leur surveillance suit dans un tarantass, quelquefois accompagné de sa famille.

Le soir nous nous trouvons à 269 verstes de Krasnoiarsk. La lune est si belle cette nuit que la gelée en est plus forte que la nuit précédente. Malheureusement cette journée du samedi ne compte à son actif que 141 verstes. Aussi bien n'est-ce pas la faute de nos chevaux mais celle des chemins qui sont si terribles que nous mettons quatre heures à parcourir une distance de 25 verstes. La seule chose agréable est que vers 5 heures nous passons en bac une large rivière: la Birussa qui forme la limite entre les gouvernements d'Yénisséisk et d'Irkoutsk. La station suivante, la première du gouvernement dans lequel je dois vivre et qui n'est séparée que de 700 verstes de la ville d'Irkoutsk. La première impression que me fait ce gouvernement est bien mauvaise. Les routes sont pires qu'auparavant, mais je ne peux parler qu'à moi-même, mon compagnon m'ayant déjà fait comprendre à grand peine que nous avions changé de province. Vers le soir un personnage nous prie de le prendre avec nous jusqu'à Nijni-Oudinsk à 100 verstes de là. Nous n'avons aucune raison de refuser et je me trouve fort bien de sa compagnie car il a avec lui un assortiment complet de coussins dont le besoin se faisait vivement sentir dans notre équipage.

Aujourd'hui c'est dimanche, c'est visible au costume plus soigné du yérnstchik et à l'air propre de tous les paysans que nous rencontrons. Nulle part autant qu'en Sibérie je n'ai vu le repos du dimanche observé avec une plus grande fidélité : Personne ne travaille, mais l'emploi de la journée est si mauvais que mieux vaudrait le travail. En effet, le soir nous n'entendons que cris et disputes, résultats de trop grandes libations d'eau de vie, car le dimanche une bonne moitié des paysans dans les campagnes, des ouvriers dans les villes dépensent leur argent de la semaine à s'enivrer.

Pendant un de nos arrêts nous voyons de nouveau arriver un tarantass occupé par des prisonniers politiques escortés de deux gendarmes. Les prisonniers sont un jeune homme et sa femme. Le mari seul était exilé, mais la femme a voulu aussi le suivre et partager sa captivité. Malgré la présence des gendarmes je peux échanger quelques mots avec cette pauvre jeune dame. Elle ne se plaint pas, leur voyage se fait très rapidement, mais elle craint fort d'arriver; au village où ils vivront ils seront toujours surveillés, ne recevront ni n'enverront de lettres qui ne soient lues auparavant par la police, ne pourront lire aucun livre. Vous concevez quelle triste existence que celle d'un être toujours surveillé à chaque pas. Aussi sa femme l'a-t-elle suivi espérant ainsi lui adoucir un peu les rigueurs d'une longue captivité de 10 ans.

À minuit nous arrivons à Nijni-Oudinsk, à 500 verstes d'Irkoutsk. La soupe aux choux et le bouilli nationaux nous remettent de nos fatigues et 15 minutes plus tard nous partions pour une nouvelle station laissant dans cette ville notre compagnon d'un jour. Plus de pittoresque, rien d'agréable sur tout le parcours. Les collines se suivent et se ressemblent ; les villages sont très-éloignés les uns des autres et les champs cultivés sont fort rares, ce qui m'étonne, car le sol noir et gras me paraît être d'une fertilité extraordinaire. La nature du terrain est telle que nous ne cheminons plus sur des routes mais dans de véritables bourbiers. Le lundi a été pour nous une journée particulièrement fâcheuse ; toujours la même réponse des maîtres de poste : pas de chevaux. Toujours les mêmes routes pénibles. Ainsi ne franchissons-nous que 19 verstes: la nature est de plus en plus monotone et les nuits de plus en plus froides. Mon compagnon qui possède une pelisse et de chaudes couvertures ne se plaint pas, mais moi qui n'ai qu'un léger paletot d'été et deux petites couvertures, je regrette les chemins de fer. Le lendemain mardi au bas d'une descente, à un moment où nous atteignons une vitesse d'au moins 30 kilomètres à l'heure le cocher fouette encore nos chevaux et ceux-ci s'emportent. Pas moyen de les retenir. Notre tarantass saute et danse dans les ornières d'une façon peu rassurante ; je me demandais déjà ce qui arriverait de nous lorsque nous entrons dans un village, à ce moment un grand craquement se produit et notre tarantass s'affaisse sur le côté. Heureusement dans ce village se trouve la station ce qui nous sauve certainement sinon de la mort, du moins d'avoir les jambes cassées, car les chevaux s'arrêtent net devant la maison postale. Grâce à Dieu aucun de nous n'est blessé. C'est le seul accident qui me soit arrivé dans tout ce long parcours de 10.000 kilomètres. Plus nous avançons, plus je me sens joyeux. Comment en pourrait-il être autrement ? Puis la nature elle-même a l'air de nous souhaiter un bon voyage. Les chemins naguère si désagréables deviennent meilleurs et les champs sont plus nombreux ; les villages eux-mêmes sont plus rapprochés les uns des autres. Au sud j'aperçois des montagnes couvertes de neige, ce sont les monts Sayan. Mais, comme un fait exprès, le soir la neige tombe et quand le jeudi matin à 2 heures et demie nous arrivons à Polovinskoï le sol est complètement blanc.

Jeudi 20. Plus que 111 ¼ verstes nous séparent du point d'arrivée ; espérons que nous les achèverons dans cette journée ! Il serait bien temps d'arriver ; aussi pas de retard. Sans même prendre un verre de thé nous faisons atteler et partons de nouveau. Bientôt nous atteignons les bords de l'Angora, bords riants, auprès desquels une caravane est arrêtée se reposant pour la dernière fois jusqu'à Irkoutsk. La rive gauche du fleuve est plate (c'est celle que nous suivons). La rive droite est escarpée. Le 71e et dernier relais de la station Bokovoï à Irkoutsk n'est que de 13 verstes rapidement franchies et c'est avec une grande joie, je dirais même plus, une joie enfantine que je traverse en bac l'Angora et que je passe sous l'arc de triomphe en bois élevé à l'entrée de la ville. À 4 heures nous arrivons à la station postale où je laisse mon compagnon pour me mettre en quête du domicile de M. S[oukatche]ff chez lequel je me rendais.

Certes ce voyage a bien peu d'agréments à mettre en ligne avec les nombreux, quoique petits désagréments qu'il vous offre. Et cependant ce fut avec un vif sentiment de regret que je quittai le tarantass qui nous avait amené de Bokovoï à Irkoutsk. C'est que, toute [... qu'elle soit, cette vie de voyage a ses moments de plaisir, cette façon de voyager elle-même est en quelque sorte plus agréable que notre façon européenne ; si la distance est moins vite parcourue, on voit du moins plus, on remarque davantage depuis le tarantass que depuis nos express et si quelque point de vue vous intéresse, si la route est bonne, vous descendez de voiture et faite quelques pas à la suite de votre équipage. Et puis ce yérnstchik au costume pittoresque, blouse de velours serrée à la taille par une large ceinture rouge, pantalons de velours rentrant dans les bottes et petit chapeau aux bords retroussés, ce yérnstchik qui parle à ses chevaux comme à de bons amis, qui les appelle plus souvent : " mes petits pigeons " que " vieille rosse ", ce cocher, dis-je, est un type intéressant. Il est toujours dispos et 20 ou 30 kopecks de pourboire le rendent tout-à-fait gai. Du reste je crois difficile de trouver dans nos contrées beaucoup de cochers qui lui ressemblent soit pour le caractère, soit pour la hardiesse. Enfin les clochettes attachées au sommet de la " douga " carillonnent sans cesse et je regrette de ne plus entendre cette gaie musique. Je ne veux pas conseiller à ceux de mes lecteurs qui voudraient faire un voyage d'agrément d'aller en Sibérie, non ! loin de là, surtout sans savoir la langue du pays ; je me contente de leur dire que jamais il ne faut se laisser effrayer. Les épreuves que l'on a subies s'effacent bientôt du souvenir au premier instant agréable et l'on m'avait tellement exagéré les désagréments de mon voyage, et cela non seulement en Suisse et en Allemagne mais même en Russie, que, maintenant que je suis arrivé au but après un trajet de 10.000 kilomètres, parcourus en 44 jours, je me sens disposé à exagérer les agréments de la Sibérie.

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